co
V7é
1/
HISTOIRE
DU
THÉÂTRE EN PICARDIE
NOMBRE DU TIRAGE
100 exemplaires sur papier vélin.
25 — sur papier teinté.
10 — sur papier de Hollande.
i35 exemplaires.
GEORGES LECOCQ
HISTOIRE
DU
THÉÂTRE EN PICARDIE
DEPUIS SON ORIGINE
JUSQU^A LA FIN DU XVI« SIÈCLE
PARIS
LIBRAIRIE H. MENU
3o, RUE JACOB
1880
p
AVERTISSEMENT
^r 'est à tous ceux qui , comme nous,
iif aiment le théâtre, que nous dédions
^Xk^L^ÂT^ ces pages.
?P%^^^«|^ A la fin de l'année 1878, nous avons
" l)ublié un volume, assez court d'ailleurs,
bien que relativement très-complet, sur V Histoire
dit Théâtre de Saint - Quentin. Le succès que ce
travail a obtenu nous décide aujourd'hui à étendre
notre étude et à écrire une Histoire du Théâtre
dans la province de Picardie. Que le même sujet
soit traité dans chacune de nos anciennes provinces
et on pourra enfin savoir exactement ce qu'a été
le théâtre en France. Il y a là matière à i)lusieurs
monographies curieuses, pleines de faits nouveaux
et inattendus.
Nous désirons, pour notre part, contribuer, dans
la plus large mesure possible^ à ce monument qui
sera élevé un jour, nous l'espérons, à la gloire
des acteurs et des auteurs des siècles passés.
0
C'est une histoire crautant plus iutéi^essaute à
étudier qu'elle forme uu des priueipaux chapitres
de riiistoire littéraire (l'une nation. Connaître les
goûts de nos pères à ce sujet, c'est connaître
leurs mœurs, pénétrer dans leur intimité et suivre
le développement de leurs pensées jusque dans ses
phases les plus intimes. Nous avons voulu vivre
quelques instants avec nos bons aïeux, pleurer
avec eux aux Mystères ; rire, du franc et large rire
gaulois , aux Farces et Moralité.:^ ; admirer les
luxueux tableaux vivants des Allérjories; être admis
au sein des joyeuses sociétés littéraires, des Putjs
d'Amour qui, avec les Ménestrels et les JonfjleurSy
contribuent à divertir le peuple.
De recherches en recherches nous avons passé
dans rintimité des braves gens des xv^ et xvi*
siècles de longues et bonnes années. Nous résu-
mons ici les impressions que nous avons ressenties
dans ce milieu si différent du nôtre. Nous sou-
liaitons au lecteur autant de plaisir à les lire que
nous en avons éprouvé à le's écrire.
C'est donc seulement le court espace de deux
siècles qui va nous occuper d'abord. Plus tard —
et nous pensons que ce sera bientôt — nous irons
nous asseoir aux distributions de prix des collèges,
écouter les jeunes gens jouer de beaux drames
latins que nous ne comprendrons pas toujours;
nous irons ensuite dans les granges et les au-
berges applaudir les comédiens nomades, troupes
courageuses et modestes, dont l'existence précaire
CDmmande la sympathie. Enfin , nous verrons
s'élever de vastes salles de spectacle où nos oreilles
7
charmées enlendroiil les oHivrcs de Muliùre, le
grand Maître, de Regnard, de Gresset, de Marivaux
et de bien d'autres, tro}) dédaignés de nos jours.
Nous nous réjouirons des succès de nos conci-
toyens, auteurs et acteurs, nés dans cette })rovince
de Picardie si fertile en hommes de talent et de
génie.
Ce voyage à travers les âges ne i)eut se faier
rapidement , il faudra au lecteur une grande
l)atience jxjur nous suivre. Nous voulons lui éviter,
autant que possible, les ennuis de la route. Notre
première étajje ne nous conduira donc pas au-delà
du commencement du xvii" siècle. Puissc-t-elle
s'effectuer sans trop de fatigue !
Pour chaque époque , nous consacrerons des
chapitres spéciaux aux monuments dans lesquels
se donnaient les représentations, aux pièces qu'on
y jouait, aux acteurs qui les interprétaient, aux
auteurs qui en écrivaient le texte, aux directeurs
qui se chargeaient de V exploitation des villes et des
provinces, etc.
Nous avons dû consulter de nombreux ouvrages,
et ici, comme toujours, nous indiquons nos sources :
De Beau ville : Histoire de la Ville de Montdi-
dier ; Recueil de do eu mentît' inédits concernant la
Picardie.
E. Delgove : Histoire de la ville de Doullens,
A. Dubois : Les Mystvros à Amiens dans les xv"^
et x.\f siècles.
H. DusEViO. : Xotice sur les documents relatifs
aux mystères et Jeux de pei'sonnaxjes représentés
8
à Ainiciis pendant le x\^ siècle ; les représentations
des mystères de la Passioî} à la fin du xx" siècle ;
Histoire de la rille d'Amiens.
Exposition Universelle de 187R : Catalor/tie du
ministère de l'Instruction pablique, des cultes et des
beaux arts, t. II, 2\fasc. : Exposition théâtrale.
Edouard P'leury : Antiquités et monuments de
V Aisne ; les trompettes jongleurs et les singes de
Cliauny ; les jeux de Dieu.
DoM Grenier : Introduction à V Histoire de la
Picardie (1).
Paul Lacroix : (Bibliopjhile Jacob). Catalogue de
la bibliothèque de AI. Soleinne.
C. LiBERTHAis et Louis Paris ! Toilcs peintes
et tapisseries de la ville de Reims ou la mise en scène
au théâtre des confrères de la Passion,
Charles Louandre : Histoire d'Abbeville et du
comté de Ponthieu.
Matton : Extrait des comptes de la ville de
Lnon, concernant la royauté des D rayes.
Les frères Parfaict : Histoire du Théâtre-
François.
Gaston Paris et Gaston Raynaud : La Passion,
pjar Arnoul Gréban.
Emile Picot : Notice sur Jehan Chaponneau,
docteur de l'Eglise réformée, metteur en scène du
Mystère des Actes des Apôtres, joué à Bourges
en 1536.
RiCH : Dictionnaire des Antiquités romaines.
A. RoYER : Histoire universelle du théâtre.
(1) Important recueil que l'on consulte toujours avec fruit.
9
Francisque Sarcky : Feuilletons du TEMPS,
ÏS78, P(fssiin.
Sok!-:l : Les mystères à Cujnjjirfjne.
BlIH.IOTHÈQUES KT COLl.F.rTIONS PrRI.IQlKS i:T
PRIVKKs; ARCHIVES DES DÉPARTEMENTS DEL'AisNE
ET DE LA Somme, etc.
Avant de tcrniiurr, un dernier mut et une })ri("'re.
Quelque temps que ron conserve un manuscrit dans
ses cartons, quelques soins (|ue Ton prenne de réunir
les renseig^iements utiles, il y a forcément des notes
qui échappent. Nous nous proposons d(jnc de consa-
crer un chapitre spécial aux documents que nous
aurions omis et qui nous seraient signalés. Pour
cela, nous avons besoin de la collaboration bien-
veillante de nos lecteurs : nous espérons qu'elle
ne nous fera pas défaut. Pour que ce su[)plément
soit aussi court que possible, nous leur serions
très reconnaissant de nous signaler, dès à présent,
pour les parties encore en préparation, les faits qui
leur paraîtraient de nature à être analysés. Nous
les en remercions d'avance.
Ainsi donc, nous supplions le lecteur de ne prendre
cette étude que pour ce qu'elle est : un simple essai.
l\ai)peler ce qui nous a paru devoir ne pas rester dans
l'ombre, multiplier les textes officiels, les correspon-
dances, les citations de tous genres; en un mot, faire
œuvre, non d'érudit, mais de chroniqueur, tel est le
but modeste que nous avons poursuivi. Puissions-
nous l'avoir atteint !
Amit'us, ce 1-2 JMiivipr l^^SO.
INTRODUCTION
E Tliéâtre est, tout ensemble, le plus
uûljle pluisir et ki/ plus vive mnni-
festation inte]le(^tuelIo (ruii peuple civi-
lisé ; il y a donc longtemps qu'il a
dû faire, pour la première fois, sou
apparition dans notre antique province. Cependant,
pour ne pas remonter très haut dans la suite des
siècles, et dans la crainte de nous entendre
adresser certaine apostrophe célèbre, nous pren-
drons comme point de départ de cette étude
l'époque Gallo-Romaine.
Nous y sommes conviés par les découvertes iiué-
ressantes faites en ce siècle à ^^ervins et à Sois-
sons ; mais avant de nous arrêter aux heureux
résultats qu'elles donnèrent, il est bon de rappeler
brièvement ce qu'était un théâtre chez les Komains.
Généralement on le construisait, comme de nos
jours, dans les villes, vers un point central. Exté-
rieurement, il montrait un ou j)lusieurs étages
12
cVarcade? ?upcrpo?éoi=i ^ formant ciii^emble une
enceinte semi- circulaire et livrant passage à un
nombreux public. Contre le nuu^ principal se dres-
saient, en lignes concentrinues les unes aux autres,
de nombreuses rangées de sièges formées par de
liantes marches {gradas) sur lesquelles les specta-
teurs venaient s'asseoir. Les divers étages {mœniana)
étaient divisés horizontalement par de larges corri-
dors {prœci/îctiores) et verticalement en comparti-
ments cunéiformes {eunei) par des escaliers (scalœ)
permettant aux auditeurs d'arriver aux places qui
leur étaient réservées : ce qu'ils ne pouvaient faire
qu'après être entrés dans l'enceinte par les portes
{comitoria) qui se trouvaient au haut de chaque
escalier. Au bas de la Cavea on voyait V orchestra
« formant une demi-circonférence exacte et qui conte-
nait les sièges destinés aux magistrats et aux
personnes de distinction, au lieu de servir, comme
l'orchestre des Grecs, aux musiciens et aux évolu-
tions du chœur. Un peu en arrière de l'orchestre
il y avait un muv hii^ (ptil pi tiun ou proscenii pu Ipi-
tiun) qui formait le devant de la scène du coté des
spectateurs et les séparait de l'orchestre (1). »
La scène, faisant en quelque sorte la corde de
l'arc dessiné par le demi-cercle, avait à sa droite
et à sa gauche les bâtiments réservés aux acteurs,
et les magasins (postrenia). A cette partie du théâtre,
était joint un portique richement décoré, où les
élégants se réunissaient, donnant ainsi une nou-
velle comédie au sein môme du tliéâtre. De chaque
(1) A. \\\r.n Dirtionimirc di-s Anli'/nilrs Roinuincs.
s
13
coté du prosccninrn , doux pctilCF^ constructions
avançaient sur la scène, et ressemblaient assez à
nos loges officielles. Dotées d'un escalier spécial
conduisant au portique, elles étaient, selon toute
vraisemblance, destinées à de riches abonnés ou
à des personnes de distinction.
En face du i)ublic, se dressait un grand mur
(sccncf) qui était , d'une façon permanente , le
fond du théâtre et offrait toujours le même décor.
Un maître en l'art de bien dire, grand amateur
des choses du théâtre, AI. Francisque Sarcey,
rendant compte dans un de ses feuilletons (1) de
l'exposition théâtrale — si intéressante en son état
embryonnaire (.2), — consacre à la période qui nous
occupe un article fort complet dont nous détachon
ce qui suit (3) :
« Un premier regard jeté sur la réduction du
théâtre d'Orange vous avertira que la décoration
était fixe. Le fond de la scène représente, en effet,
un palais d'une architecture magnifique ; mais ce
fond n'est pas comme chez nous une toile qui
change selon le lieu où le drame se transporte ;
non, c'est un vrai palais, avec de vraies colonnes
de marbre s'étageant les unes par-dessus les autres.
Il forme le mur de fond... C'était dans la décoration
ii) Le Temps du lundi -26 août 4878.
(2) Exposition Universelle de 1878. Minislùre de rinslruction
publique et des Beaux-Arts : p]xposition théâtrale.
(3) 11 s'ag-it de la restitution du théâtre d'Orange dont il reste
encore de si magnififjues ruines, mais ce qui est vrai pour
Orange Test pour les autres localités comme Soissons, Vervins,
etc., <|ui possèdent des monuments de même nature,
14
formée pnr co pnlai>i que se jouaient toutes les
pièces données (Unis le théâtre d'Orange. C'est
cette décoration rpie les spectateurs avaient devant
•
les yeux, et il l'allait absolument qu'ils en fissent
abstraction toutes les fois que l'action ne se passait
l>oint dans un palais. C'était affaire de convention.
« Cette décoration est percée de trois portes :
Tune au milieu, qui était la porte royale et repré-
sentait rentrée du palais ; la porte de droite qui
était le logement des hôtes, et celle de gauche qui
désignait, suivant les nécessités du drame, un sanc-
tuaire, une prison ou tout autre lieu du voisinage.
A droite et à gauche, deux autres portes sont percées
dans les ailes en retour du palais : l'une donnait
accès aux personnages qui, par convention, venaient
de l'intérieur de la ville; l'autre à ceux qui venaient
de la campagne ou de l'étranger. »
A côté de ces deux portes, une espèce de châssis
à trois faces, sur chacune desquelles est peint soit
un paysage, soit une maison, etc.; ce châssis, bien
entendu, est monté de telle sorte qu'on peut le faire
tourner de façon à montrer aux spectateurs celle de
ses trois faces que l'on veut leur faire voir.
A quoi servait ce châssis ? C'est ce que nous allons
savoir : « Les anciens avaient senti le besoin d'in-
diquer le lieu où se passait l'action du drame; que
faisaient-ils ? Ils avaient deux périac-tes : c'était le
nom donné à ces châssis. L'un à la porte de droite,
celle qui indiquait les gens venant de la ville ;
l'autre à la porte de gauche, celle qui était réservée
aux gens venant de la campagne. Quand ils tour-
naient le premier, cela signitiait, ]^ar convention.
15
que ractoiir <^g trouvait A toi point do la ville déter-
miné par la peinture du châssis; quand c'était le
second, c'était le point de la cani})a£ine qui se trou-
vait indiqué. Ces châssis ne servaient donc pas à la
décoration proprement dite, ils n'étaient pour ainsi
dire que des écriteaux peints, qui tournaient sur
eux-mêmes; delà leur nom de sema vcrsilis... A
ces deux périactes devaient se joindi-e des engins
dont l'ensemble constituait ce qu'on appelait jadis
la scena ductilis^ comme qui dirait : la scène qu'on
peut remuer, la mise en scène. C'étaient des acces-
soires tels que le Rochrr, la Tour, le Rempart sur
lesquels l'on montait soit à l'aide d'une échelle, soit
par un i)lan incliné, comme sur \c>^ jjraticahlcs d'au-
jourd'hui. C'était encore la distccjic (double étage)
qui simulait un faîte ou une galerie du haut de
laquelle on parlait, comme dans le balcon de Don
Juan (1). » Entin il est probable qu'il y avait dans
la scena dactilis tout un svstème de décors mo-
biles fort semblable à celui de nos coulisses
modernes.
Sur ces vastes scènes, où les proportions du
palais étaient si grandes, où les représentations se
donnaient de jour, en plein air, où le bruit du veluni^
qui abritait le théâtre, agité par les bourrasques et
le vent couvrait la voix de l'acteur, celui-ci devait
paraître bien petit et avoir grand'peine à se faire
entendre.
Il luttait cependant contre ces inconvénients et
parvenait à les atténuer dans une large mesure
(1) Fr. SnrcHv. Iljid.
IG
de la façon suivante : il cxhaii^^sait sa taille, grâce
à des eluuissiires dont les semelles étaient incrova-
blement épaisses ; il se garnissait les jambes, la poi-
trine et k\^ bras, comme en ce moment encore
certains actenrs trop maigres mettent des faux
mollets ; enfin un énorme masque, terminé par
une chevelure luxuriante, achevait de composer
son costume et lui permettait, par les dispositions
mêmes données à la bouche du masque, de se faire
entendre des auditeurs.
Dans de semblables conditions, l'acteur dispa-
raissait en grande partie, on peut dire complètement,
dans la carapace qu'il revêtait ; nous le trouverions
aujourd'hui assez grotesque : il n'en était rien alors.
Le public, qui n'était pas toujours facile, savait, sous
le travestissement, distinguer et reconnaître les
artistes de talent. Ceux-ci, d'ailleurs, se faisaient
déjà largement payer et l'on cite une actrice, nommée
Dyonisia, qui n'était pas engagée à moins de 200, OCO
sesterces (50,000 francs).
Ces notions sommaires étant rappelées, nous
pouvons maintenant revenir aux théâtres de Pi-
cardie. Le premier dont nous ayons à nous occuper,
d'après l'ordre chronologique, est celur de Soissons,
mis à jour en 183G. INL de la Prairie, président de la
Société Archéologique de Soissons, aidé d'un ingé-
nieur et d'un conducteur des ponts et chaussées, lui a
consacré un travail très-complet publié seulement en
1848 dans le Bulletin de la Société que nous venons
de citer et résumé d'une façon remarquable par
]\L Kd. Fhnu'y, dans les Antiquités du départe ment
de l'Ais/ff.
17
C'es( à une collino, (N)niprise dans le- jai'diiis du
Sémiuniro,.(|UC le théâtre était adossé. Nous n'entre-
prend l'ons pas de le déerire i)our ne pas l'aire double
em|)loi avec les détails que nous avons donnés plus
haut ; d'ailleui's, nous aurons tantôt Toceasion d'en-
trer dans (|uel(|ues développements. Les dessins de
^I. Fleurv, que nous reproduisons ici , i^ràce à
sa bienveillante obligeance, sont, i)ar eux-mêmes,
une description complète et des meilleures. Disons
cependant, avec le savant auteur dont le nom revient
si souvent et si justement sous notre plume, que
le théâtre de Soissons « avait des proportions
considérables : le grand bâtiment de la sccna^
144 mètres de long sur 12 à 15 de large ; le pros-
cenium^ pulpitum, espace séparé de la c'avea et où
l'on jouait les drames, 14 mètres; Vorchestrum et
la cavea^ qui ensemble étaient toujours égaux à
la moitié du diamètre de la scène , 72 mètres de
rayon. M. de la Prairie ne nous a point parlé du
postcemuni, ou endroit dans lequel se retiraient les
acteurs sortant de la scène; il faut supposer qu'on
doit le prendre dans la largeur indiquée par la scène
toute seule. Les 72 mètres de rayon, partant du
point central du mur qui soutenait la scène à sa
muraille extérieure, doivent se décomposer ainsi :
pour l'orchestre, 32 mètres; pour 48 degrés ou
gradins, 35; pour les trois précinctions ou espaces
réservés à la circulation entre les quatre groupes de
gradins, 4; pour la galerie entourant toute la
cavea, 5; total égal, 72 mètres. »
Le théâtre de INlarcellus, à Rome, mesurait
140 mètres de diamètre : il contenait 22,000 spec-
18
tateurs ; oelui do Soissons, un peu plu?^ vaste, pouvait
recevoir quelcjues centaines de spectateurs en plus,
• e • 8 e
• 09
0 0 a e it 6 9 9d
misjn Ivoris-oAial du TKèalre rcmaitx fî^e feS'âSSSÏ'SS.
1. leurs serjajx\ oLescali-ers C) ùreAx.n3
î^.EscaUers exlért-e-Lvrs, 13. precvrict-toru.
5.Êsca.llers i-rvt^'rig-urs . n Po-rtîXjue.
A-Constructujns d/? la Dcetve.
O. IFrckestre.
8. Cl a-le/r
.;«
^1
m
m.
Il
M
J
o/il cJee ÔTQcitfvJ aux aboixts du. 'Xlaealre
< ce qui semble permettre de conclure, non pas i)réci-
sément à un chiffre de population urbaine en rapport
10
exact avec le nombre fie |)lace'=^ fin théâtre, mais,
pour la ville, à une importance polilifjue et adminis-
trative telle ffiTil i'allait compter en certains moments
avec des ai'Iluences énormes de visiteurs toujours si
amis des jeux scénifjues. » Rappelons que les habi-
tants de la campagne devaient accourir avec d'autant
l)lus (rempressement que les rei)résentations étaient
})lus rares, éloignées les unes des autres par de
longs espaces de temps, et non fréquentes et pério-
diques comme celles de notre époque.
i\I. Fleury, dans son même ouvrage élevé à la
gloire du département de l'Aisne, s'occupe aussi
du théâtre de Vervins, découvert tout dernièrement
et sérieusement étudié depuis par la Société archéo-
l(j(jiquc de Vc/'ci/iSy qui a dépensé en fouilles
heureuses beaucoup de temps et d'argent.
Après avoir indiqué que ce monument « n'avait
que GO mètres à son plus grand axe et au pied
de la scène; qu'il ne pouvait guère contenir qu'en-
viron G, 000 spectateurs », M. Fleury en publie
le plan et donne l'explication de la légende. Lais-
sons-lui la parole : « L'égoût E se formait de deux
murs en pierre et de grand appareil, espacés entre
eux et hauts de 0"\ 40, et sur lesquels étaient
posées de grandes dalles épaisses et brutes,
formant voûte.
a Dans la vase du fond gisaient de nombreux
ossements de bœufs, de cochons, de chiens, qui
paraissaient avoir été entraînés par les eaux dans
l'égoût lorsqu'il fonctionnait. A la sortie du monu-
ment, le cloaque se poursuivait sur une longueur
de quelques mètres.
20
« Les décombres du point P étaient très-proba-
blement ceux d'une porte pour le service du
,ot<^^ S^ Mai. ^'^W.
scène:
$CENE.
Ço'^vîCI^UvAna
B
•fe
q:::..Ç^:^.v..\-5wJi-.
B
portiq.ue:s .
Plan du Théâtre Romain de Ve^vins
B
A A. Murs circulaires.
B13. Portiques dans les fondations desquels ont été décou^'erts des débris de
colonnes et de panneaux taillés.
A à C. Murs à contreforts découverts en 1870.
D. Quatrième contrefort découvert en 1874.
E. Eg-out traversant le théâtre.
F. Fondations près du mur d'enceinte.
G. Sépultures Franco-Mérovinj?iennes.
H. Bloc de pierre appartenant a un ciiucus ou escalier.
I. Limites de l'orchestre.
tI. Mur du pulpitnm.
L. Point où a été rencontré le sol de l'orchestre à une profondeur de 2 m. 50.
M. Traces peu accusées de murs.
NX. Parties de murailles circulaires renversées sur la face.
0. Carrelag-e et ciment ou terri à la rencontre de quatre murs.
P. Amas de claveaux et carreaux d'une voûte elïondrée.
postceniiun et de la scène, et dont la euni'bnre m
cintre se reconnaissait à la coupe des claveaux en
coin unis à des carreaux de terre cuite pourvus,
sur un de leurs côtés, d'un bouton ou ai)i)endi('e
en relief pour parer au glissement ; dans le mortier
épais qui reliait le tout, se remarquaient de
nombreux fragments de tuiles servant comme coins
do serrage.
« Le pavage du point 0 avait cela de particulier
qu'il se composait d'éléments trés-comp]i(|ués : 1" un
stratunien à deux assises de grands carreaux de
terre cuite sillonnés, sur leurs faces plates, par
des stries ondulées et gravées sans doute par le
moule avant la cuisson ; 2*" d'une couche épaisse
de ciment très-solide et retenue par les stries du
carrelage inférieur.
« La cavea n'ayant point offert aux recherches
de traces de galeries couvertes ou de gradins, on
en avait conclu que le théâtre de Vervins n'aurait
pas été garni de gradins, ou que ceux-ci et la galerie
auraient été construits en bois et auraient ainsi
disparu facilement pendant la destruction du monu-
ment. Cependant, les substructions du point F et
quelques blocs de pierre brute et dure font songer,
les unes à un mur de support de la galerie, les
autres à ceux des scalœ conduisant aux cunci. »
Le théâtre de Champlieu près Compiègne, date
de la même époque. Les fouilles commencées en
1850 ont été continuées pendant plusieurs années et
ont donné lieu, en 1858 et 1859, à une intéressante
polémique entre M. Peigné - Delacourt et divers
savants. Aujourd'hui , le point en litige semble
2,
•i->
parfaitement éclairei ; il irest pas contestable que
Toii soii en présence tle ruines gallo-romaines.
D'autres cités de Picardie étaient en(^ore dotées
de monuments de ce genre : Amiens devait néces-
sairement en posséder un d'une grande impor-
tance, qui se dressait, d'après ]M. Dusevel , sur
remplacement acHuel de la citadelle. A Saint-
Quentin et ailleurs, les édiles en avaient construit
de dilïérentes dimensions, suivant la richesse de la
municipalité, mais toujours semblables, dans leur
ensemble, à ceux que nous venons de décrire.
Quant aux pièces qui y étaient représentées, aux
acteurs qui y jouaient, etc., nous n'avons, on le
comprend de suite, aucun détail, aucun rensei-
gnement ; force nous est de terminer ici ce qui
concerne cette éi)oque i)rimitive.
PREMIERE PARTIE
LES MYSTÈRES
LES THEATRES
-c<:?<ro-
PRÈS la cliùte do Tempire romain et
les invasions des Barbares , le théâtre
ne meurt pas, il se transforme. Chassé
des magnifiques monuments qui lui
avaient été dressés, il se réfugie dans
les couvents. Ce changement dans sa fortune
amène un changement non moins sensible dans
sa manière d'être : il perdra pour un temps sa
liberté, ses allures un peu vives, quitte à les
reprendre bientôt et, cette fois, pour toujours.
Renfermé dans la solitude du cloître, le théâtre
semble d'abord s'amoindrir. Sa forme, toute latine,
comme la langue môme dans laquelle les pièces
sont écrites, se rapproche de l'églogue : les bons
moines seuls et quelques délicats peuvent en sai-
sir les beautés.
A partir du xiir siècle la langue vulgaire appa-
raît : elle commence par se mêler timidement au
56
latin, puis elle va [)rcnant sans cesse une part
plus grande, jusqu'au jour, lointain encore, où
elle sera seule en usage.
Tant que le théâtre reste dans le. domaine de
rEglise, il est purement latin, ^introduction du
langage ordinaire indique un i)artage entre les
laïcs et le clergé; celui-ci est définitivement exclu
au XV' siècle quand les confrères de la Passion,
munis d'nn privilège, rendent aux spectacles leur
caractère i)rofane.
Dès le II'' siècle de l'ère chrétienne, les fidèles
s'assemblaient dans l'Eglise et se divisaient en deux
chœurs chantant alternativement à la mode antique;
puis les personnages principaux s'isolèrent des
groupes : Ton revint aux anciennes traditions, mais
ce furent les prêtres eux-mêmes qui remplirent
tous les rôles : ils furent tour à tour Dieu, les
anges, les saintes femmes et la Yiefge ; la scène,
c'était le chœur de -l'église.
Grâce à ce développement des nouveaux spec-
tacles le public s'accroit de plus en plus, à tel point
que les assistants placés à l'entrée des vastes
temples suivent peu et mal la représentation ; on
accourt en foule, il faut satisfaire chacun. On
construit alors dans le chœau^ des échafaudages
sur lesquels montent les artistes improvisés : de la
sorte, ils sont mieux vus de tous.
Il en résulte encore un concours d'auditeurs plus
considérable : on refuse du monde, et pour permettre
à la po[>ulation, toujours plus avide de ces réjonis-
sances, de s'y porter tout entière, c'est en plein
27
air, devant le portail de l'église, dans la cour de
révèché ou même (]An< les eimetières que les jeux
auront lieu désormais.
A Abbeville, les mystères sont donnés, de 1451
à 1450, derrière Saint-Gilles, en un emplacement,
dési^uné sous le nom d(^ Cdiap C<jlai't Pcrtris. Triais
cet endroit ne leur était pas exclusivement réservé
et on clioisissail ;iu^si parfois le cimetière Saint-
Jacques (1452) et la place du marché (1488).
A Laon, le i)alais épiscopal abrite les comédiens ;
le service divin est célébré })lus tôt que de coutume
pour qu'on puisse prêter, à ceux qui en animaient
besoin, les ornements de l'église (1405).
A Compiègne, la représentation se donne dans
la coiw le Roi\ devant la croix du marché aux
fromages (1404), dans la cour de l'abbaye Saint-
Corneille (1400) et dans la rue devant les prisons,
près la place du Change (1531).
A Soissons, le théâtre est construit dans la cour
de l'évéché (1528) et devant le ptjrkiil de la cathé-
drale (1553).
A Saint-Quentin, c'est le chœur de l'église qui
tient lieu de scène (1501). Enfin à Amiens, on
choisit tantôt le parvis de la cathédrale, tantôt
une prairie hors la ville (xv'' et xvi° siècles).
Dans toute la Picardie, à côté des miracles et
mystères tirés de la Bible et des saintes Ecritures,
nous trouvons les allégories par personnages, sortes
de tableaux vivants expliqués par les devises et
les écriteaux que portaient les acteurs ou les dé-
cors, et les Jeujj sur chariots. Ceux-ci s'arrêtaient
un peu partout , plus spécialement devant les
bonne? maison? dan? le but évident de recevoir
quelque? gratification? de? riche? habitant?. Le
maïeur et le corp? de ville, qui accordaient ?ou-
vent une subvention, ne devaient pa? être oubliés.
Mais revenons aux mystères qui constituent,
de beaucoup, la partie la plu? sérieuse et la plus
intéressante du théâtre à cette époque.
Nous savons maintenant où se donnaient les
représentations. Ajoutons de suite que, contraire-
ment à ce qui se passe aujourd'hui, elles avaient
lieu dans le jour, la plupart du temps en plein
air, et voyons comment on entendait la mise en
scène.
Jusqu'au xii^ siècle, elle était fort primitive. Dès
lors, elle se compliqua au fur et à mesure des
développements de l'intrigue. En ce qui concerne
les premiers débuts de cet art, M. Achille Jubinal (1)
a trouvé un mystère qui commence d'une manière
assez originale. Le « meneur du jeu », le conteur
— comme on a tenté de le faire dans une pièce
récente qui a eu d'ailleurs peu de succès (2) —
fait placer les décors sous les yeux des spectateurs.
Nous empruntons un passage à la traduction de
la pièce pour bien faire comprendre cette singu-
lière façon d'agir.
« D'abord, dit le meneur, disposons le? lieux et
le? demeure?, à ?avoir : V le crucifix et pui? le
tombeau. Il doit au?si y avoir une ge(Me pour en-
Ci) En d834.
(2) La Légende du Bonhomme Misère, à TOdéon,
20
fermer le? prisonnier?. Que l'enfer soit d'un côte
et les maisons; de l'autre, et puis le ciel.
« Et avant tout, sur les gradins, Pilate avec
ses vassaux. Il aura six à sept chevaliers. Caïphe
sera de l'autre côté, et avec lui la juiverie... Que
l'on mette Galilée au milieu de la place. Que l'on
fasse aussi Emmaïis... Et comme tout le monde
est assis et que le silence règne de toute part,
que Joseph d'Arimathie vienne à Pilate et dise,.. »
Aussitôt la pièce commence.
Peu à peu, cette naïveté disparaît et nous arri-
vons à une mise en scène extraordinairement
luxueuse et remarquable. Quelques exemples tirés
des manuscrits et livres importants nous feront
mieux comprendre la splendeur des représentations.
En 1878, ^I. le Ministre de l'Instruction publique
chargea une Commission d'organiser une Exposition
thcntrcde au sein* de l'Exposition Universelle. Ren-
fermée dans un espace beaucoup trop restreint,
elle avait cependant un vif et réel intérêt. On y
remarquait surtout le Mystère de Valenciennes, et
ici nous laissons la parole à M. Heuzey chargé
de rédiger la notice en tète du catalogue officiel.
« On connaît, dit-il, trois copies de ce mystère :
l'exemplaire de la Bibliothèque nationale (Fr. 12536) ;
celui de la bibliothèque de A'alenciennes (n" 527)
et enfin un très-bel exemplaire appartenant à
ISP' la marquise de la Coste qui a bien voulu
avoir rextrèmc obligeance de le prêter pour l'expo-
sition théâtrale. Chacun de ces exemplaires est
orné au commencement d'une grande gouache
30
trés-finement exécutée et représentant (1) « le téatre
ou hourdement pourtraict comme il estoit quand
fut joué le Mystère de la Passion de Nostre
Seigneur Jésus Christ a" 1547 »... Ils ont été
enluminés par Hubert Caillion qui avait rempli
plusieurs rôles dans le Mystère. »
En tête de chaque journée — car la re[)résentation
durait vingt-cin(| jours, le ]slystére ayant 71,908
vers î — se trouve une description des changements
et machines. C'est ainsi qu'il y a « au Paradis un
ray d'or derrière Dieu le Père, tournant inces-
samment. En enfer, s'ouvrant le gouffre sortoit
feu et fumée avec diables d'horribles formes, et
Lucifer jectant feu et fumée par la gœulle... A la
nativité du Seigneur, les anges voilant en l'air et
chantant et faisant grand splendeur de tfambe au
moien de quelque baston doré qu'ils tenoient en
leurs mains en forme de lampe au boult, dont
sortit ladite flambe soufflant quelque peu ledit
baston. Item à l'occision des innocents on vovoit
sortir le sang de leur corps... Item aussi de Sathan
qui porte Jésus rampant contre la muraille, bien
quarante ou cinquante pieds de hault... Item aux
nopces... où l'eau qu'on versa devant tous fut muée
en vin et dont en burent plus de cent personnes
de spectateurs... de même à la multiplication des
pains, on en domia à i)lus de mille personnes et
en fut recueilli douze corbeilles pleines, etc. » La
(1) C'est unp erreur, M, le Conservateur de la HiMiothèque
pul)li<iue de Valeneieiines nous écrit (|ue le manuscrit que
possède cette ville est dépourvu de la gouache en question.
31
maclihiatiou, très-couipliquée, a un rôle fort impor-
tant : elle devait être parfois assez bizarre, surtout
quand on jouait, comme cela se tit à Amiens le 9
juin 14(U, le Mystère de Jonas sortant de la
baleine sur lequel malheureusement nous n'avons
d'autre indication que son titre même.
Le Mijstère des Actes des Apôtres, représenté à
Bourges, en avril 153''), dans Tancien amphi-
théâtre romain, dura quarante jours et on y
déploya un luxe inouï (l). ]\I. Camille du Locle
a décrit en ces termes quelques-uns des costumes
les plus éblouissants : « ^'arddach, duc de Baby-
lone, avait un pourpoint de drap d'or, un collet
de broderie ensemencée de perles fines, et, en
écliarpe, une grosse cordelière d'or. Il était ceint
d'une autre chaîne d'or. 11 portait un chapeau de
satin bleu, bien garni de houppes et de perles, et
un autre chapeau ducal rempli (h' rubis, de
diamants et d'émeraudes. Néron était sur un haut
tribunal, tout couvert jusqu'à terre dïni drap d'or ;
il était vêtu d'une toge de velours bleu, toute
partîlée d'or et découpée à taille ouverte, par où
apparaissait et flocquctait à gros bouillons la dou-
blure qui était d'une autre toile d'or. Sa rolje était
d'un satin cramoisi, parhlô d'entretas de tîls d'or ;
elle était d(Uiblée de velours cramoisi, à collet fait
à pointes renversées, semées d'une grande prodi-
galité de grosses perles auxquelles pendaient de
grosses houppes d'autres perles. Son chapeau était
(1) Myslùrc dos Actes des Apôtres, public d'après le manus-
crit ori;^iiuil, i)ar le baron A. de Girardol. Paris, Uidron,
1854, in-4°.
32
de velours P<^i'-^ ? d'une façon tyrcumique. La
couronne à trois branches était remplie de toutes
sortes de pierreries. Quelques bagues pendaient
à sa jarretière. S.:>n tribunal et lui dessus étaient
portés par huit rois captifs, qui étaient dedans,
desquels on ne voyait que les tètes couronnées...
La femme d'Antipas était habillée de veloui\^
cramoisi doublé de drap d'or, parhlé de broderies
d'or, découpé et bordé de chaînes et de boutons
d'or. Elle avait par-dessus un manteau de satin
cramoisi, doublé de toile d'argent, tout brodé. La
chaîne dont elle était ceinte pesait plus de trois
cents écus, à laquelle pendaient toutes sortes de
petites gentillesses. Elle tenait un plumail en sa
main où pendaient de petites perles. Elle avait
quatre laquais vêtus de satin blanc et bleu, qui
étaient à l'entour d'elle. »
Ces magnificences s'observent partout. M. A.
Rover (1) cite â ce sujet trois éditions de Térence :
de Grïminger (Argentinae 1499), de Roigny (Paris
1522) et d'Antoine Vérard. Dans la première,
« chaque pièce est accompagnée d'un dessin colorié
représentant la principale scène. On sait que le
Mystère et la Comédie latine se jouaient indis-
tinctement avec les mêmes habits, toujours taillés
à la dernière mode. Les personnages saints et les
rois de la Grèce portaient le manteau et la robe.
Le précieux in-folio nous montre le jeune Pam-
philus de VAndn'a vêtu d'un beau pourpoint vert
et se drapant d'un manteau bleu céleste, sous
ili Histoire universelle du théâtre, l. l®"" p. '220 et suiv.
33
lequel on aperçoit ses grègues de couleur rosée
et ses souliers de velours. La suivante Mvsis
%■'
porte une double jupe rouge sur bleu ; Symo est
coiffé d'un chapeau de velours noir et s'enveloi)pe
dans les plis d'une longue cape de couleur azurée.
Davus est court vêtu ; Chramès traîne derrière lui
la queue d'une robe à fourrures. Dans V Eunuque^
nous voyons Parmcno coiffé d'un chapeau à
longues plumes. Le vieux Lacliés porte une
perruque avec front de carton, dont on aperçoit
la suture marquée d'une raie noire à l'endroit de
la jonction avec le front naturel. Les costumes des
personnages hors nature permettaient seuls aux
acteurs de donner carrière à leur imagination,
et ils en usaient largement. Les diables surtout
excellaient dans l'invention de leur pnrure infer-
nale. Ils abusaient des masques dont ils se
coiffaient plusieurs parties du corps, afin de mieux
l)rèter à rire. La queue qu'ils traînaient derrière
eux, et sur laquelle les camarades marchaient à
tout propos, pour provoquer le brouhaha, affectait
les formes les plus bizarres. »
Mais laissons de côté cette partie de la mise en
scène, le costume, dont on peut se former une idée
suffisante d'après les citations qui précèdent, et
préoccupons-nous d'un point, jusqu'ici assez obscur,
subitement éclairci par le MysU;re de Valcnciennes.
La miniature de Hubert Caillau a permis à deux
artistes de talent, MM. Duvignaud et Gobin, déco-
rateurs de la Comédie-Française, de reconstituer le
maquette du décor dans lequel se jouait ce drame
religieux. « Si vous voulez bien jeter un regard
) ^
;u
^111' In ninriiiotto, dit M. Francisquo Sarcoy — un
maiiiv aii<|iu^l on no saurait avoir trop souvont ro-
iMurs il), — \ous M'i'iv/ que la scrnc ne représente
pas, comme les nnires, un seul lieu, celui où se
passe l'action, mais qu'elle fii^ufe à la fois et
simnltanémenl plusieurs endroits, dans lesquels
Tactinn devra tour à tour et successivement se
transporter. Ainsi, à l'exti^émitc n .avauclie, vous
apercevez le })aradis, avec une sorte de tour où
Dieu le père se montix^ sans doute escorté de ses
an""e< : >uivc/ de gau<'lie à droite, la scène, à
(pielque distance du pai'adis, vous présente Naza-
reth, puis le temi)le des Juils, puis Jérusalem,
puis un palais, i)uis la maison des évéques, puis
la mer avec un bateau flottant sur les vagues, puis
les limbes et enfin renfer, dont la porte est une
affreuse gueule entr'ou verte.
« De cette disposition de la scène, nous pouvons
certainement inférer que le décor restait fixe durant
les vingt-ciufj jours de la représentation, mais que
l'action se transportant vers un point, les acteurs
s'y transportaient avec elle, et que si, par exemi)le,
le drame conduisait la sainte Famille à Nazareth,
«•'était devant la })artie du décor affectée à Naza-
reth que les personnes se i)laeaient pour jouer
leurs rôles. Le reste de la scène ne comptait plus ;
il éfait su])i)rimé par convention.
€ 11 nous est assez malaisé d'entrer aujourdliui
dans le sens de cette convention depuis longtemps
abrlic. .]r l'ai déjà fait remarquer : rien ne nous
i\) Fouillplon du Ttuijis «lu IuihJi '2-i sf'pteml)rp 1818.
35
semble ])lus difïieile à admettre et })lu> ridicule
qu'une convention dispai^ue. Il faut jk)u riant bien
reconnaître (jtie celle-là ne choquait point nos
pères, que leurs yeux s\v étaient habitués, et
qu'après tout elle n'est pas beaucoup pins extraor-
dinaire qu'une foule des nôtres, avec qui l'accou-
tumance nous a si bien familiarisés qu'il nous est
presque impossible aujourd'hui de les distinguer
de la réalité vraie, k)
Un mystère n'était jamais joué sans avoir été
précédé d'une annonce ou cry fait à gi^and fracas
dans les rues, places et carrefours de la ville. Les
jeunes gens qui se sentaient une vocation i)oin'
l'art di^amatique se faisaient inscrire, ils passaient
un examen devant un jury spécial qui décidait de
leur admission. L'annonce n'allait pas sans un
certain appareil : des trompettes, suivis de sergents
et d'archers, ouvraient la maix'he; venaient ensuite
les directeurs et entrepi^eneurs de la fête, enfin un
nombre aussi considérable que possible de bour-
geois, tous montés. L'un des directeurs prononçait
une hai^angue, en prose ou même assez souvent
en vers, pour exciter le zèle des habitants. (1).
Il faut se garder de coiifondre le cnj avec la
monstre qui se faisait quelques jours avant la
première représentation et dans laquelle tous les
acteurs figuraient dans les costumes de leurs rôles.
Toufe la ville assistait au spectacle, on aban-
donnait entièrement la cité; les gardes, les sergents
de la vingtaine à Abbeville faisaient le ^uet et des
('1) A. Rover, op. cit. t. 1", p. -22.").
•1/»
ou
rondes c3ntiiuiello> piur voilier ù la sûreté
générale (1). Il en était do même à Amiens et
partout. Les oftîciers municipaux , les seigneurs
se faisaient apporter à manger sur leurs hourds (2),
car des ^daces particulières étaient réservées aux
principales autorités du pays pour qui on con-
struisait des échafauds. C'est du haut de ces
tribunes improvisées que les grands personnages
de la localité écoutaient la pièce qui se déroulait
devant eux. Ceci est vrai pour toute la France;
les exemples abondent tout particulièrement en ce
qui touche Abbeville , Amiens et le reste de la
Picardie.
Si les détenteurs de l'autorité et du pouvoir étaient
de la sorte absorbés par ces fêtes, quelle n'était pas
l'anxiété du peuple attendant une représentation !
Nous comprenons facilement les longs préparatifs
qu'il faisait d'avance; le jour venu, chacun partait
de bon matin pour être bien placé et ne perdre
aucun des cinq ou six mille vers qui seraient dits
dans la journée. On emportait à manger et aussi à
boire : des buffets devaient , d'ailleurs , être
dressés et tenus en plein vent comme nous le
vovons encore dans certaines foires. Toute la ville
était hors la ville, et les habitants d'alentour se
joignaient aux citadins pour augmenter le nombre
des curieux : c'est que Ton n'avait pas alors théâtre
plusieurs fois par semaine. Mais aussi comme on
(1) Voir les Comptes des Argentiers crAbbeville de lio2 à
lo31, cités par M. Loiiandre.
(-2) Registre aux délibérations d'Abbcville, année 1463, cité
par M, Louan(hv,
37
regagnait, quand l'occasion se présentait, le temps
l)erdu, et comme on se réjouissait : c'était une
véritable fête i)ubiique.
Nous avons tantôt, à i>ropos du mystère de
Valenciennes, rappelé comment les diverses pai'ties
du théâtre représentaient les endroits où l'action se
passait. Un même plancher reliait entre eux tous
ces décors, tour, ciel, paradis, etc., dont l'ensemble
composait la scène.
Peut-être n'en était-il pas partout de même. C'est,
du moins, ce qui paraît résulter d'une délibération
du corps de ville d'Amiens à la date du 2 juillet
1500 , que nous empruntons à Dom Grenier :
« Messieurs ont ordonné, sur ce en conseil et advis
ensemble, qu'ils délaisseront encore le lieu fait jiour
le paradis et celui fait pour infer au Mystère de
la Passion naguères joué aux festes de la Pentecoste
dernière passée, audit Amiens, avec le hourt du
Déluge en l'état qu'ils sont à présent, jusqu'à ce
que, environ le Noël prochain venant, l'on pourra
avoir advis que l'on jouera en l'an prochain venant
le jeu de la Vengeance Nostre Seigneur Jésus-
Christ que plusieurs désirent estre joué en icelle
année. » En tout* cas, ceci nous prouve que,
probablement en raison des dépenses considérables
de leur construction , la scène ou les scènes
élevées pour une représentation restaient en place
pendant une ou plusieurs années et servaient à
donner au public le spectacle de différentes pièces.
Il y avait bien quelques changements à effectuer
suivant que l'on donnait tel ou tel drame, mais
c'était relativement peu de chose.
3.
88
Est-ce pour faire entrer un peu d'argent dans la
Caisse municipale, est-ce pour toute autre cause,
nous l'ignorons; toujours est-il que le 6 décembre
1501, la ville d'Amiens, ainsi que l'atteste un
passage fort curieux récemment découvert par
M. Dubois, met en vente tout le matériel si précieu-
sement maintenu par la délibération de l'année
précédente. Voici cet intéressant document :
a Les hourds du Déluge, celluy des gens du Roy
et aussv celluv de Messieurs les Maïeur et Eschevins
ont été mis à prix à 36 livres 20 sols au vin pour
chacun renchier (enchère) qui sont demourez par fin
de chandeille à Jacque de May le Josne par ung
renchier.
« Le hourt du paradis, mis à prix à 20 livres
20 sols au vin, 20 sols de renchier et demeure à
Estienne le Vasseur par 2 renchiers.
« Le pinacle et l'arbre de Judas, mis ensemble à
100 sols, 5 sols au vin et 5 sols de renchier est
demouré à Jacques de May sur la mise à prix.
« Le hourt de l'Enfer , sans comprendre les
chaisnes et chaire de fer, mis à prix 20 livres 20 sols
au vin et 20 sols de renchier, est resté à Guillaume
Trudaine pour la mise à prix.
0 La porte estant dedans l'enclos du champ, bois
et ferrailles y servant, mis à prix par Regnault
Lesueur à 50 sols , 5 sols au vin et 5 sols de
renchier, luv est demouré.
« Les estâmes estant à l'entour estimés 70 sols,
estâmes grandes et petites, mis à prix à 6 livres,
5 sols au vin et 5 sols de renchier, ont demouré
audit Regnault pour ung renchier.
39
« 20 clayes mis à prix chacune à 14 deniers et
2 deniers pour renchier vendus à Jehan Le Caron
par trois renchiers. »
Il ne faudrait pas inférer de ce texte, comme le fait
M. Dubois, que les Mystères sont abandonnés, que le
goût se porte vers un autre genre de spectacle et
qu'on veut du nouveau, mais bien plutôt que l'on a
renouvelé le matériel, car, à la fin de l'année 1502,
un inventaire constate que « l'on a mis en la tré-
sorerie de la ville d'Amiens deux figures du Paradis
et Enfer , et du Parcq du lieu et aultres choses
servant audict ^Ivstère, en la huche estant en la
trésorerie de la dicte ville avec les cahiers dudit
Mystère et aussy de la Vengeance , qui sont en
icelle huche. » Nous voyons aussi par là que le
manuscrit des pièces était non moins précieusement
conservé que les décors et accessoires.
Longtemps encore on donna des représentations
de ce genre.
De tout ce qui précède , nous savons, en résumé ,
en quels endroits se jouaient, de préférence, les
Mystères, de quels éléments se composait la mise
en scène; nous connaissons les costumes brillants
que revêtaient les acteurs, les décors multiples qui
facilitaient le développement de l'action. Le chapitre
suivant va nous fournir la liste des principales et
des plus brillantes représentations en Picardie.
PRINCIPALES REPRÉSENTATIONS
■ j L est intéressant de noter au passage
les principales représentations de mys-
tères et « pyeusetez » qui eurent lieu
pendant de longs siècles.
Ce chapitre, à vrai dire, est certaine-
ment le moins original de ceux qui composent notre
étude : il ne peut, après les nombreux ouvrages publiés
sur les représentations de mystères, y avoir place pour
un travail personnel d quelque importance. Nous
n'avons eu qu'à prendre, chez les auteurs que nous
avons consultés , particulièrement Dom Grenier,
Ch. Louandre et Dubois, les dates qu'ils ont men-
tionnées et y ajouter celles que nous avons rencon-
trées dans nos propres recherches. Une assez
longue énumération, comme celle à laquelle nous
allons nous livrer, est toujours assez sèche et peu
agréable à lire. Cependant le précis historique que
nous écrivons serait fort incomplet si nous ne
donnions la nomenclature suivante, où nous nous
41
sommes efforcé de laisser aussi iieii de lacunes que
possible, de réunir les fêtes les plus notables, en
omettant volontairement les moins dignes de retenir
notre attention et ne prétendant pas, d'ailleurs, ne
commettre aucun oubli.
Le premier mystère qui nous apparaisse remonte
à l'année 1402 ou 1403, d'après Dom Grenier (pii
cite ce passage de lettres de rémission : « Comme
la veille de Saint-Firmin les jeunes gens de la ville
d'Amiens ont accoustumé de soy jouer et esbattre
et faire jeux de personnages, Jehan Le Corier se
feust accompaigné avec plusieurs jeunes enfants de
ladite ville qui faisoient jeux de personnages....
l'un desdits jeunes gens, déguisé, tenoit, comme un
messagier, un glaviot en sa main, etc. »
Viennent ensuite, par ordre chronologique :
Pentecôte 1413. — Passion de Notre Seigneur
Jésus-Christ, et sa Résurrection, mystères joués à
Amiens.
Juin 1425. — La ville d'Amiens offre au Régent
et au duc de Bourgogne le spectacle de la Passion.
10 juin 1427, Amiens. — En ce jour, qui est celui
de la Pentecôte, sont joués les Alystères de la Création
du monde, la Nativité et la Passion.
5 août 1443, Amiens. — Représentation en l'hon-
neur du Dauphin.
1445, Amiens. — Nouveaux Mystères, et cette
fois nous sommes en présence de plusieurs docu-
ments sur lesquels il nous faut nous arrêter un
instant ; aussi bien couperont-ils la sécheresse d'une
trop longue série de dates, de titres et de noms
de ville. C'est ce que nous nous proposons de faire
de temps à autre pour rompre la monotonie inévi-
table de ce chapitre.
Dom Grenier nous apprend qu'en 1445 il y eut
un autre spectacle aux tètes de l'Ascension et de la
Pentecôte. Suivant les registres aux délibérations de
la ville, dès le 25 de janvier 1444 (1415), plusieurs
notables bourgeois demandèrent aux maire et éche-
vins, et obtinrent de représenter la Passion de
Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le 9 de mars, « mes-
dits seigneurs ont parlé ensemble pour le fait du
jeu de la Passion de Notre-Seigneur qui, au plaisir
Dieu, sera démontré au peuple o festes de Pente-
coustes prochain venant. » Il fallait que cela se fit
avec grand appareil puisqu'on s'y prenait de si
loin (1).
Le 11 de mai, le corps de ville décida que Messieurs
« dineroient ensemble sur leur liourt (échafaud)
fait au jeu de Dieu le jour que on jouera ledit jeu
aux dépens de ladite ville, et feront la plus gracieuse
dépense que faire se porra. » Il nous faut rappro-
cher de cette délibération une mention des registres
de l'argentier : « à Ricart de Bougrainville, pasticier,
payé treize livres dix sous deux deniers parisis
pour dépense de bouche faite par Messeigneurs
mayeur et eschevins de la ville, es 17, 18, 19 et
20" jour de may 1445, en veant le mystère de la Pas-
sion et Résurrection de Nostre Seigneur , faicte et
monstre au peuple es dict jour, en la dicte ville,
par plusieurs des habitans dudict lieu. »
A ces documents si précis , ajoutons le suivant
(1) Dom Grenier, op. cit» p. 40-2.
43
que nous trouvons dans le travail de M. Duhuis :
« Des mesures de police sont nécessaires pour
contenir la foule immense amenée des villages situés
autour d'Amiens, par l'attrait des scènes qui vont se
dérouler.
Le conseil de ville décide que « pendant que l'on
jouera, les portes de la ville seront fermées, excepté
les portes iNIontrescu et de Beauvais, et mettra
t'on une guette au Beffroy de ladite ville, et y ora
huit sergents de nuit qui garderont par la ville. »
Jehan Marguerie fut récompensé pour ses peine
et salaire, d'avoir fait le guet au BeftVoy pendant ces
jours de fête.
€ On paye deux kanes de vin montant à 6 sols
8 deniers aux diables du jeu de Dieu qui liront le
présent au hourt du maïeur.
« Jehan Douchet, marchand de toiles, fournit trois
bennes de toiles pour couvrir le hourt du maïeur,
et cette dépense nous fait connaître le nom du pro-
priétaire du champ où a eu lieu le spectacle : il
s'appelait Bernard Blondin. »
1445, Péronne. — Le iNIvstère de la Nativité est
joué le jour de la Pentecôte.
1446, Amiens. — Jeu de la vengeance de la mort
de N. S. J. C. ou la destruction et punition des Juifs.
1448, Amiens. — Le frère Michiel, Jacobin, joue
le Mystère de Sainte-Barbe, une autre représenta-
tion a lieu devant l'Eglise Notre-Dame.
Il faut éviter de confondre le frère Michiel avec
« très-éloquent et scientitique docteur, Jehan Michel, »
auteur de la Passion de Jésus-Christ, jouée à An-
gers, lequel avait pour proche parent un autre Jehan
44
Michel, éveque c^A^gc^^i , à qui Boucliet attribue
ladite pièce :
Maistre Jehan Miohel
Qui fut d'Angers, evesque et patron, tel
Qu'on le dit sainet, il fit par personnages
La Passion et aultres beaux ouvrages (1).
Mars 1450, Amiens. — Représentation dans le
cellier du Marché aux Herbes.
Juillet 1451, Amiens. — Jeux sur chars en « Thon-
neur du Roy nostre sire qui avait conquis le pays
de Guyenne et Bordelois sur les Englois ses anciens
ennemis. »
1451, Compiégne. — Mystères de saint Pierre et
saint Paul; de sainte Agnès.
1451, Abbeville. — Passion Nosti^e Seigneur Jésus-
Christ.
1451, Abbeville. — « Le gS*" jour de juing. Tan
1451, a esté conclud que la somme de six livres qui
a esté despensée par plusieurs eschevins, conseillers,
procureui\s, clei^s de la ville et plusieurs sergents
qui ont tenu compagnie audit sii^e Jehan de Llmeu,
maïeur, a garder par trois jours les jus de
Monseigneur Saint-Quentin, mystère de plusieurs
autres sains... sera baillée cédule adressant aux
argentiers pour ce faire. »
1452, Abbeville. — Jeux de la vie Monsieur
Saint-Quentin; Purification de Notre-Dame.
1453, Abbeville. — Pantominc ou tableaux vivants
(représentations sans parler) de la Passion de Jésus-
Christ et de la vie de plusieurs saints, en réjouissance
(1) Catalogue Soleinne, 1, n°^ 525 et suiv.
45
de la conquête de la Guyenne et de la mort de
Talbot.
1455, Abbcville. — Mystère de la Passion.
1455, Compiègne. — Jeu et Mystère de Berthe et
du roi Pépin.
5 mai 1455, Amiens. — Le corps de ville permet
de représenter le mystère de la Passion aux fêtes
de la Pentecôte ; le mayeur et les échevins décident,
en outre, qu'ils auront « un liourt pour voir le dict
mystère. » Comme d'usage aussi, il y aura un
banquet dont le menu est confié à Nicolle de Lully
sous la recommandation expresse d'être économe
des finances de la \"ille, vu la misère du temps
présent.
1457, Abbcville. — Le corps municipal donne une
gratification à un 'sieur Dieppe pour avoir apporté
t tant par bouche que par écrit, les joyeusetés et
mystères qui avoient esté faictes à Rouen » à
l'entrée de Charles MI.
1457, Compiègne. — Vie et invention de saint
Antoine.
1458, Abbcville. — Jeux de Monsieur saint Adrien.
1458, Amiens. — Invention du Benoist saint Firmin
le'martvr.
1459, Amiens. — Vie et martvre de Monsieur saint
Christophle.
1460, Amiens. — Mystère de sainte Barbe.
29 janvier 1402, Abbcville. — Requête est pré-
sentée « par Guillaume Bournel, lieutenant général
de monseigneur le seneschal de Ponthieu ; sire
Jehan Landi-er ; Maiheu de Pont ; Bernard de May
et IMaiheu de Beaurains, commis à la conduite et
4G
gouvernement du jeu de la vengeance de la Passion
Nostre-Seigneur-Jésus-Christ, qui naguerres a esté
ordonnée estre jue en ceste ville aux festes de
Pentecoste prochainement venant, ad ce que on
voloit donner aulcune somme de deniers de la ville
pour aydier à supporter la dépense qu'il convenra
faire cà cause de ladite mystère. » La ville offrit de
contribuer à la dépense pour la somme de cinquante
livres.
30 mai 146.2, Amiens. — Le mvstère de saint
Firmin est représenté en rimes.
1403, Abbcville. — ^'engeance de la mort de Notre-
Seigneur- Jésus-Christ.
1463, Laon. — Le chapitre de Laon, assemblé le
23 mai 1463, consent que l'on prenne les tapisseries
de l'église et tout ce que l'on a coutume de prêter
pour jouer le mystère de la Passion. Le 3 juin
suivant on accorde une gratification de huit livres
parisis aux acteurs.
1463, Amiens. — Le 23 septembre, d'après dom
Grenier ; le 12 du même mois, d'après M. Dubois,
l'échevinage décide qu'en l'honneur de l'arrivée de
Louis XI et pour le recevoir dignement « seront
faicts des mystères beaux et honnêtes, scuis parler. »
1464, Amiens. — Le 16 janvier 1463 (1464), la
reine Charlotte de Savoie fait son entrée et « si
furent toute la nui et chansons et jeux de person-
nages pour la joye d'elle dont toute la ville fut fort
réjoye. »
Notons en passant, quitte à y revenir plus en
détail, ce fait important d'une représentation de nuit
au lieu de jour, ainsi que cela avait lieu d'ordinaire.
47
Le 9 juin de cette môme année, on joue le Mys^tèrc
de Jonas sortant de la baleine !
1464, Laon. — Le 10 mai, le chapitre accorde
les tentures de la Cathédrale pour jouer la Ven-
geance de la Passion et décide que le jour de la
Pentecôte et les jours suivants, où ce drame sera
représenté, l'office divin commencera plus tôt que
d'habitude.
Juillet 14(34, Compiégne. — Vi(^ do saint Chris-
tophe.
23 mai 14G5, Laon. — Le chapitre prend la mémo
décision que l'année précédente, et ce à l'occasion
du mystère Madame sainte Barbe.
1466, Abbeville. — A l'occasion de l'entrée solen-
nelle de Charles-le-Téméraire, il est joué les histoires
de Job, de Gédéon, la Passion, le Jugement dernier
et l'Annonciation.
Les personnages représentant les diables étaient
préalablement barbouillés de noir, ainsi que le
témoigne cet extrait du compte de l'échevinage :
« A Waitier de Vismes, estuvier, pour ceulx qui
firent Thistoire en diables, à l'histoire du juge-
ment... au hourt du marcliié, lesquels s'en alércnt
netover et estuver aux estuves dudit Waitier. »
1406, Amiens. — Mystères représentés i)our la
même circonstance.
1466, Compiégne. — Au mois de juillet, mystéro
de sainte Jehanne, « joué en personnages », selon
sa légende; au mois de septembre, vies de sainte
Virginie et de sainte Catherine.
1467, Compiégne. — Mystère de saint Laurent.
48
1468j Abbcville. — Vengeance de la mort de Notre-
Seigneur-Jésus-Christ.
1469, Corbie. — L'Apocalypse saint Jehan est
représentée à la Pentecôte. Il est donné ce jour-là
t à Jehan Fouache le jone par le commandement
du prévost de la ville, la somme de un livres xvii
sols VI deniers, et ce pour garder les portes de la
ville de Corbye. A Gilles de Brye a esté payé
XVIII livres qui luy ont esté ordonné ballier pour
aidier à porter les frés du jeu de l'Apocalypse,
par commandement de Monsieur et de plusieurs
habitants. >
1473, Amiens. — Jeu de Odengier.
1475, Noyon. — Le chapitre de Noyon permet
à quelques chanoines et aux chapelains de se joindre
aux bourgeois pour jouer le mystère de la Passion.
1475, Compiègne. — Le mystère de sainte Barbe
est joué en trois journées.
Juin 1476, Compiègne. — Mystère de sainte
Barbe ; la même année, est jouée la vie de sainte
Alexis, l'un des thèmes les plus populaires du
moyen-âge, où l'on voyait le fils d'Euphénien aban-
donner sa jeune femme, dès le jour même de son
mariage, pour conserver sa virginité.
1476, Laon. — Le chapitre s'assemble le 26 août
et décide que le jeudi suivant, jour où l'on repré-
sentera le jeu de saint Denis, on chantera la messe
avant huit heures et les vêpres avant une heure.
1176, Amiens. — Le 13 octobre, jour de son
mariage, Miquiel Roye, un riche personnage
évidemment, fait représenter un mystère.
1477, Abbeville. — Histoire de Daniel.
49
1478, Novoii. — Par décision en date du 30 mars,
les enfants de chœur de la cathédrale sont autorisés
par le Chapitre à jouer, dans la cour de TEveché,
le mystère de l'Annonciation. Ils reçoivent, pour
cette représentation, de riches vêtements et les
joyaux d'une béguine.
1480, Amiens. — Vie de saint Denis.
1481, Amiens. — Vie de saint Fuscien.
1482, Laon. — Mystères et « pyeusetez », ainsi
que les deux années suivantes.
1483, Péronne. — Jeu de saint Sébastien.
1483, Amiens. — Des jeunes gens sollicitent la
permission de « jouer le mystère des dix mille
martyres, composé en rhétorique (pièce d'éloquence)
par Fr. Michel ou Miquiel le Flameng religieux de
l'ordre des Jacobins en la dite ville d'Amiens. Il
fut fait droit à leur requête par délibération du 9
avril, considéré le temps de paix et aussi ledit
mystère qui est chose de bon exemple. »
Ces pièces, jouées en temps ordinaire étaient
surtout représentées — ainsi que nous l'avons déjà
vu — lors des visites des grands personnages, et
même plusieurs jours après. C'est ainsi qu'en cette
année 1483, à la visite de la Dauphine, Marguerite
d'Autriche, on donna de nombreuses pièces telles
que l'histoire de Salomon, « l'anchienne hystoire
dont jadis vint Franchies et la noble maison de
Franche », et plusieurs autres.
Le P. Daire, en son histoire d'Amiens (t. II,
p. 141) nous apprend que la vie de saint Nicolas de
Tolentin fit partie des programmes de cette époque.
1487, Amiens. — Jeux « pour la prisedeThérouane
50
et la rencontre advenue auprès de Béthune, par
M. Deskerdes et autres capitaines, à rencontre du
duc de Guelde, du comte de Nassot et aultres »
partisans du duc d'Autriche.
1488, Abbeville. — Mystère de Jonas, du vieux
et du nouveau Testament.
1488, Compiègne. — Jeu de la vie et du martyre
Nosseigneurs saints Crespin et Crespinien.
1489, Amiens. — Débat de l'âme et du corps;
mystères de sainte Colombe, de sainte Marguerite.
1489, Laon. — Jeux de personnages par les compa-
gnons de Soissons. Ceux-ci reviennent l'année sui-
vante avec les joueurs de Saint-Quentin.
1490, Compiègne. — La Passion de Nostre-
Seigneur-Jésus-Christ.
1493, Abbeville. — Jeu de la vie monsieur saint
Roch.
1493, Amiens. — Mvstère en l'honneur de l'entrée
du roi Charles VIII.
1494, Amiens. — 6 avril et 27 mai représentations
données par les bourgeois d'Amiens et d' Abbeville
devant les maïeur et échevins.
1495, Amiens. — Le 10 juin, les acteurs de
Tournai viennent jouer. A'ers la même époque et
à l'occasion de la naissance du Dauphin, des mys-
tères sont représentés par les compagnons des
paroisses Saint-Souplis et Saint-Firmin-le-Confes-
seur : la fête se donne en avant de la ville, sur
des chariots; la ville accorde 50 sols de subvention,
1498, Doullens. — Passion et Résurrection de
N.-S.-Jésus-Christ.
1499, Abbeville. — Jeux de Monsieur saint Quirien.
51
1499, Amiens. — Nous empruntons à M. H.
Dusevel, la citation suivante :
Eschevinage tenu le 28* jour de janvier 1499.
« Sur ce que Pasquier de Béthembos, Nicolle
Capperon, Pliilippc Marchant, prebtres, Jehan
Menchon , maistres des enfants, et sire Pierre
Long, aussi prebtre, Jehan Ostien et Jehan Legrant,
demeurant à Amiens, avaient fait cejourd'hui pré-
senter à Messieurs certaine requeste, en leur esche-
vinage, contenant que de longtemps ne avoit point
esté joué en ceste ville d'Amiens le mistère de la
Passion de Nostrc- Seigneur- Jésus-Christ, combien
que en icelle ville y eust plusieurs honnestes compai-
gnons et gens de bien qui à ce faire s'exerceroient
volontiers; considéré que. Dieu merchy, le roiaulme
de France estoit en bonne paix, et aussi que pain
et vin estoient à bon marché et y avoit abondance
de tous biens, qui est à loer Dieu; et à ces causes
requéroient les dessus només qu'il nous pleut leur
permettre et accorder qu'ils peussent jouer ou faire
jouer ledit mystère de la Passion, tel que ils le
avoient veu autres fois qui contenoit trois journées
et tel qu'il avoit esté joué à Doullens ; et leur con-
sentir qu'ils peussent fouir, heuser et picquer au
champ où l'on a acoutumé faire et jouer le dit
mistère ; faire courir les personnages des diables,
tailler les devantures en la terre qui est à Tenviron
dudit champ, ainsi que l'on avoit accoutumé faire;
et, à l'aide de Dieu, ils offroient en bien faisant
leur debvoir en édiffier le peuple et les habitants de
la ville et àUadtres lieux qui vouldroient voir ledit
mistère.
52
« Veii laquelle requeste et sur ce, en conseil et
adviz, mesdits sieurs, en considération que l'on ne
jouera ledist jeu dès longtemps — à en ladicte ville,
et aultres considérations telles que dessus, et aussi
que l'on avait conclud l'année passée de jouer ledict
mistére, ont les plusieurs esté bien de cet avis;
mais toutes foies ont déclaré avant que du tout
conclure que l'on parlera et communiquera tou-
chant ceste matière aux gens et officiers du roy,
à révérend père en Dieu Mgr l'évèque d'Amiens et
aux Doyen et Chapitre, pour sur ce avoir leur advis
et ayde se mestier est, ainsi que autre fois a esté
faict; et que mesdicts sieurs le feront jouer par
tels qu'il sera advisé et ne donneront point ceste
autorité aux dicts suppléants. »
1500. Amiens. — Le mvstère de la Passion est
joué à Amiens, et D. Antoine de Caulaincourt con-
signe ce fait en ces termes dans sa chronique de
Corbie « in anno Jabilei 1500 celebrati sunt ludi
Passionis Christi in Anibiano, cuni maxinio trium-
pho et apparatu in festis Pentecostes. »
1501. Saint -Quentin. — Mystère de la Passion
Monsieur sainct Quentin, à l'entrée de l'archiduc
d'Autriche.
1501. Senlis. — Mvstère de la sainte Hostie,
1501. Amiens. — Vente du matériel servant aux
représentations.
1502. Compiègne. — Miracle de Monseigneur
sainct Jacques.
1506. Fourcarmont. — Le 14 juillet les Bernar-
dins de Foucarmont demandent aux habitants de
Corbie « de leur prester les cayers contenant le
53
mystère de la Passion Xostrc-Seigneur-Jésus-Clii-ist
poiu' la joiior et déduire à la Penteeousle prorhaino
audit lieu, à riionueur de Dieu et au salut du
l>euple. »
1512. — Mystères et histoires pour rrutrcn» de
François P''; la même année, mystère de Saint-
Quentin.
17A7). Compiègne. — Encore un myst^'re, dont le
titre ne nous est pas conservé.
1518, Coroie. — Dom Antoine de Caulain^ourt,
dans sa chronique de l'abbaye de Corbie, dit qu'en
l'aimée 1518 on joua, en cette ville, le Mystère
de l'Apocalypse aux fêles de la Pentecôte et en -ni te
le jeu de l'invention de la sainte croix qui l'ut
donné sur la grande place. Le bon mjine cintril^ia
pour la somme de quatre écus d'or à ce divci'-
tissement.
15:27, Senlis. — Une délibération du Chapitre de
Senlis autorise Jehan de la Motte, Pierre de Brave
et autres « lulendi vitam san^Ji Ri.'îii absque
insolentiis faciendis ». Dom Grenier ajoute (pie
les acteurs s'adressèrent au Chapitre i)robablemc'nt
parce que le théâtre était près de l'église.
1528, Soissons. — Le jour de la Pentecôte, on
joue la Passion sur un théâtre dressé dans la cour
de l'Evèché.
1530, Soissons. — Nouvelle représentât ii)n de la
Passion, suivie de l'organisation d'une troupe régu-
lière sous le nom de confrérie des Apôtres.
1531, Compiègne. — Mystère pour célébrer Tar-
rivée de la reine Eléonore.
1533, Péronne. — ^'ie de sainte Barbe.
4
1533, Amiens. — Mysirro do sniiit Josopli.
ir);>S, Compiègno. — Le 14 oelol)ro, un ]\Iystèro
est joué pour eélébivr Tentrée de la reine de Hongrie.
lolT, Amiens. — Le 17 août, d'après M. Dubois,
« à la rentrée du roi, on re})résente encore des mys-
tiM*es à la porte d'entrée et dans les rues où il
passe, on n'ose pas devant le roi sortir des repré-
sentations reliaieuses. »
1547, Montreuil. — A partir de l'année 1547, nous
dit M. Charles Louandre (1), on voit mentionnées
les dépenses que n .xe:^sita à ^Nlontreuil la repré-
sentation des Mystères et moralités. On sait que
« eliaque année, au renouvellement de la loi, le
jour de saint Simon et saint Jude, les enfants de
la grande école jouaient ung moral en l'échevinage
et ils recevaient pour leur peine 40 sols tournois.
On trouve des traces de cet usage au xiif siècle.
Les pèlerins de Saint- Jacques, dont la confrérie
était instituée à ^lontreuil, dans la paroisse de ce
nom, fii^urent également comme auteurs drama-
tiques dans les comptes de l'échevinage.
« Au xvf siècle, les écoliers jouent encore des
Mvstères sous la conduite d'un nommé Jean de
Sains, directeur des études, que l'échevinage avait
chargé de la mise en scène. »
1550, Péronne. — Le 5 mai, trois clercs habitués
de l'église de Péronne sollicitent, mais en vain, la
permission de jouer pendant les fêtes de la Pentecôte,
sur la place publique, l'histoire de Joseph vendu par
ses frères.
< 1 > Oj,. cit. . 1, 3-2.").
r).)
17k)'3, Soissons. — Le niyslèro de Xoli-c-Djuiic-
(le-Liesse fut donné lo <S septonibro, sm- un ilir;uri'
dressé drvîiiit lo porlail do la cnlliôdralc.
15G:], Péronno. — A cotte époquo, ot d(>j)uis (jud-
(jucs temps déjà, Péronnc possédait une Confiu-ric
des Apàti'CH ou de la PasHioii^ l'opi'ésoiilaiii (\v^
mystères, notamment i\ la Fête-Dieu,
ir)()r), Soissons. — Mystère de la Passion. Lm
mort subite do \\\\\ des acteurs })roduit, au milieu
de la représenlalion, une doLdoureuse émotion.
lôGT, Saint- Quentin. — Le ,20 juin « sni' la
requesto présentée par les maistres procureurs,
confrères et compaignons de l'iiospital Sainl-Jac-
ques, requérant qu'il four fut permis faire quidqne
histoire de Sainct Jacques le jour de Sainct Jacques
prochain, comme ils ont de tout tems accoustumé
faire, Messieurs ont permis de jouer, à la chari-e
que lesdits supplians leur monstreront ce qu'ilz
doibvent jouer pour seavoir s'il y a aulcunes choses
doffiMidues. »
1579, Soissons. — Le jeu d'Elysée, d'Acar et de
Jézabel, de la composition de Sébastien Petit, fut
donné le mercredi après Pâques.
1597, Amiens. — Le 3 mars, les grands vicaires
jouent lo mystère de saint Joseph, après avoir ])romis
d'observer en toutes choses la plus grande décence.
xvif siècle, Péronne. — On représente des Mys-
tères à réglise Notre-Dame au faubourg de Bretagne.
Dom Grenier nous apprend que le Thapitre de la
même ville faisait « lo :24 de mars, veille de l'An-
nonciation, après complios, la solennité du Mystère
du lond( main. Le ehantro et le sous-<;lianlre, l'ovèliis
5G
en (?hape, précédé> des missiers, d'un choriste, de
la eroix et des cliandeliers venaient entonner au
chœur le répons Gcmde Mai'ia que Ton continuait
en fleurti en allant faire une station dans la nef.
De là, quatre enfants de clicrur montaient au jubé
pour représenter Tun la A'ierge, Tautre Tange
Gabriel, et les deux autres pour chanter en plein
chant le Mystère. Le même jour, a Amiens et peut-
être dans les autres églises de la province, on chan-
tait à la grand'messe le Kyri', fo:}s bonitatis et
Gloria in excclsis farci.
1770, Abbeville. — La Présentation de la sainte
\'ierge au temple fut jouée, à la grille du chœur de
l'église Saint-^'ulfI^an de la chaussée par les petites
filles de l'école paroissiale.
Enfin, à notre époque, les Mystères n'ont pas
complètement disparu. Nous les retrouvons peut-
être bien changés, bien tombés, se survivant à
eux-mêmes, mais en tout cas très-reconnaissables
dans certains tableaux vivants, et les représentations
de VAncien et du Xouveau Testament^ la Tentation de
saint- Antoine, V Enfer et autres spectacles sacro-
profanes qui, de ville en ville, réjouissent les enfants
à l'époque de la Foire.
LES DRAMES
AXS \r chapitre précédent, nous avons
indiqué les princi[)ales représentations
et, par cela ménie, les titres des Mys-
tères joués en Picardie. Nous ne revien-
drons pas sur ce sujet; cependant au
moment d'analyser quel(|ues-uns de ces drames, il
n'est pas inutile de rappeler brièvement les plus
importants d'entre eux. Ce sont : \.^ Passion de Xotrn
Seigneur Jésus-Christ, le Jeu de la Vengeance de lu
Passion, le Triomphant Mystère des Actes des
Apôtres, V Annonciation , la Xaticitê,h\ Puri/lcatio/t de
Notre-Dame, Notre-Dame-de-Liesse, la Création du
Monde et le Jugement dernier, V Apocalypse, Jos(p)h.
vendu par ses frères, Daniel, Gédéon^ Job, Jouas
sortant delà baleine, Bert'ie et h roi Pépin, en lin la
vie des saints, plus spéeialement de Ht- Adrien, Ste-
Agnès, St- Alexis, St- Antoine, Ste-Barbe, Ste-Ca-
therine , St-Christophe, Ste-Colombe, Ste-Fog, St-
Crépin et St-Crépiinen, St-Denis, St-Firmin martijr,
St-Fuscien, St- Jacques, Ste- Jehan ne, St- Laurent,
Ste-Marguerite, St-F^i^rre et St-Paul, St-Quentin,
St-Sébastijn et bien d'autres encore.
58
Xous sommes for^èmont ds.\\^ robligitioiide laisser
de coté le plus grand nombre de ces mystères, nous
allons toutefois étudier rapidement les plus remar-
rpiahles et ceux qui ont réjoui le plus souvent nos
ancêtres.
En première ligne et avant tous autres vient la
Passio/i.
Plusieurs drames portent ce titre, le plus ancien
en date est évidemment celui d'Arnoul Greban,
acheté en 145,2 par la numicipalité dWbbeville (1),
et représenté à Amiens en 1455, les deux cités voi-
sines s'étant évidenmient piquées d'émulation. Il a
été })ublié en 1878 d'après trois manuscrits conservés
à la Bibliothèque Nationale (fr. 8.2(3 anc. 7206; et 825,
anc. 7206) et à la Bibliothèque de l'Arsenal (B. L. Fr.
260) par MM. G. Paris et G. Raynaud (1). Cette
œuvre jouit d'abord d'une popularité considéral)le
sans doute parce que, en outre de talent réel, si on
la compare à ses prédécesseurs, qu'y avait montré
l'auteur, elle inaugurait la grande mise en scène (2)
et déployait un luxe inusité; elle faisait voir, chose
jusque-là inconnue, un mystère de 34,574 vers,
dans lequel, pendant quatre jours, s'agitaient plus
de 22i) personnages.
Contrairement à ce qui arrive assez souvent, les
savants éditeurs d'Arnoul Gréban ne se sont pas j)ris
(\\\n entliousiasme sans limite pour leur poète, ils
(1) Le Mystùre de l:i Passion, d'Arnoiihl Greban, pultlié
d'après les .Manuscrits de Paris avec une introduction et un
Glossaire par Gaston Paris et Gast jn Pinynaud. Paris, Wiewij,
1878, gran<l in-8°.
(-2) ifl
le jugent avec une certaine sévérité; anssi croy.Mis-
nous devoir enii)ranter au travail de MM. Paris ut
IvayuMu 1 l:*ar a{);)réciati!)n du Mf/.trr.^ il" li pf(<^-
sioii. ("est, disent-ils, « ini nii\i'age considérable,
mais on il est iiir) )s^il)le àd re':;onnaître du .u'énic on
même un taleiil remarquable. L^uU.air ne fait ,i;uére
pre'ive d'ori,uindi!''^ (jU'^ dans la partie propi-.MU'Mit
diale -lifiue, oà (railleurs il se complaît. I/intermi-
nahle discussion entre Justice, \^érité, Miséricorde et
Paix, lieu commun légué au p")}tepar les àgivs pré-
cédents, nous oi'tVe le tableau fidèle d'un 3 de cjs
disputes s€olastir|ues rpai remplissaient alors la imi"
du b'ouai're. Le di'ame proprement dit est encadré'
dans cette dis'aission, engagée au début et [)acili-
quement résolue à la fin. C'est là une idée qui n >us
S3mble neuve et qui m manque pas de gi-an leur.
Dans la nnse en scaie de la Wv du ('hi'ist, Arnoul
Gréban suit rM\amiik\ non-seulement san- invcn-
tion, mais avec une remanjuable faiblesse. Les
miracles divers qui, sous une main habile, auraient
|)U donner li(ai à tant de scènes charmantes ou
l)alhéti([ues, sont })latement dialogues, et b 'aucoup
des plus intéressants sont omis. L'absence complète
de cai'actère pia'sonnel chez Jésus était im[) )Sv'(; au
poète par la façon étroite d »n' \) moyen-âge coi-u-
prenait la figure d(3 riIomme-Dieu, mais connue
cette ligure occu[)e près pie tout V) temps le t!i'j.\li'e,
il en l'ésulte une froideur constante. Les person-
nages accessoires ne sont guère-; plus \i\ants. lis
débitent juste ce qui est nécessaire pour exj)liquer
leur intervention et leur action, sans {\u.\)\\ irauve
chez le poète une trace d'effort ]>our les rajeunir
GO
ou les caractériser. Quel parti, dans la dounée où
l'auteur était nécessai remeut assujetti, ue pouvait-il
eu tirer!... Seule, Marie a été traitée avec uue
prédilectiou particulière et qui a parfois porté bou-
lieur au poète. La complexité uiystique de ce caractère
de ^'ierge-MiMv, de ce cœur qui daus le môme être
aime sou 111s et véuère sou Dieu, do cette âme qui,
tout éclairée des prescieuces de la gloire future, n'en
est pas moius meurtrie par les augoisses de la
douleur présente, cette complexité-qu'il est impossible
de saisir et de représenter réellement, Aruoul Gréban
a eu le mérite d'* l'imaginer et parfois, si nous ne
nous trompons, de Fin liquer avec un certain succès.
Marie est la figure la plus pure et en même temps
la plus vivante de son œuvre (1). »
Nous ne })Ouvons nous arrêter longtemps à Fétude
de ce mystère ; toutefois, comme il a été joué dans
notre contrée, qu'il est un des premiers qu'on y ait
représentés, nous croyons devoir en citer quelques
passages. Nous n'entrerons pas dans le drame même
et, pour rester en quelque .sorte sur le seuil, nous
nous occuperons seulement du
PROLOGUE DE LA PASSION
d'arnott. OnÉRAX
Voni nd Jiberandinn nos,
Domino Dons yiriutnw.
Pour rulTciice du premier père
(Jue tout le genre humain compère
En servitude très grevaino
Volt le fils (le Dieu })ar mistèro
(1) Le Myslàre do la Passion, introduction, p. xvi.
Gl
Couvrir sa divinité clère
Du voille de nalure Inimaine
Quanti (le la majesté liaultaiue
En la i)ovi'e vie mondaine
Vint pour devenir nostre frère
Ou sa personne d'honneur i)laine
Soubmist à traveil et à paino
Et en lin à mort très amère.
Long temps fut humaine nature
Soubmise à trop dure peinture
De puis eelluy transgrès eommis,
(ïar l'essenee qui toujours dure
Et en qui n'a lin ne mesure
Avoit cest edit ainsi mis
Que mesme ses meilleurs amis
En ténèbres feussent soubmis
Sans terme de gloire eonclure
Et fut tel discort entremis
Qu'il ne pooit estre demis
Par angle n'aultre créature.
Quant à ce discort subvenir
Remède ne pooit venir
Si non de Dieu tant seulement :
Homme n'y pooit advenir,
Pechié l'en avoit fait banir
ïCt forclorre totallement;
L'angle n'y pooit bonnement
Pour le vice ({u'aucunement
Infiny se vouloit tenir,
En tout que son dérèglement
S'estoit adressé ithiinement
Uonti-e cil «pii ne peust fenir.
Et ainsi durant ccste guérie
A qui Justice tenoit serre.
Humanité trop se douloit,
Car pour supplier ne requerrç
62
Xe pooit avoir ne acquerre
Félicité ({irello vonloit;
Le supi)liei" ne luy VMlloit,
Miséricorde luy falloit,
Qu'aullre aide n'avoit en terre.
Et ce (luelifue espoir liiy l»ailloit,
Rigueur de Justice y sailloit;
S'en estort j)rivée j^'-rant erre.
Ainsi tous les humains descendoijnt
En enfer, et là se rendoient
Privés de consolacion,
Sinon de Tespoir ifu'ilz avoient
Et que [tar vrayp. foy savuient
En fin avoir rédemption:
Mes la i^rande délacion
De la pacification
Moult tristes et pensifz plaindoient,
Car la maie transgression
Leur caiisoit la privacion
De la g-loire qu'ilz attendoient.
Tant prrevalde estoit ceste offence
Que Justice de la sentence
Ne vouloit à mercv traire
Et tenoit la cause suspence,
Se du fait n'avoit recompense
A qui qu'il tournast à contraire
L'homme n'avoit de quoy la faire,
Angle n'y pooit satisfaire :
Q;ry restoit il mes d'apparence
Fors que Dieu, qui tout peust reffaire
Venist la nature [jarfaire
(Jui de son hi;'n ot tel carence ?
Les patriarches à hault son
Demandoient ceste ranson
Pour parvenir à vray repos,
Eux gémissant en la prison,
03
El l)anis sous leur inespiisuu
De béalitudo forclos,
Iceulx en si (lesi)liHsaiîl clos
Par lig.icur de Justice enclos
Crians sans cessée à liailt Ion
Poe il pr jférer telz mos :
« Veni nd lihcrnittliiin nos,
« Domino Dons virtuluin !
.( Ne nous laisse plus icy vivre
.< Bon Dieu, mes visn, si nous délivre
:( Qui lait désirons ta venue ;
(( Vien de fait et œuvre le livré
« Ou ti sces noslre debte esuyvre
« Par qui prison avon tenue. »
Quaud la journée lut venue.
Leur requeste fut obtenue
E^t de servi' ude délivre ;
Lors fut la finance randue,
Quand en croi.v fut morte estandue
La char de cil ([ui tout livre.
Lors paya le da-igereux pris
C.clluv ou tous biens sont comi»ris,
C'est Jliesus, nostre doulx sauveur:
Lors celluy qui prenoil fut jiris,
Lié, conlTondu et surpris
Sans jamés espoir de vigueur :
p:t c'est la cause sans faveur
Qui nousmeust pour bien et lioneui-
D'avoir cestuy mistére empris,
De vous demonstrer par doulceur
La passion et la douleur
Que pour nous tous a entrepris.
Monstrer voulons par personnages
Aucuns des principaux ouvrages
Que fist nostre Seigneur pour nous.
G4
Les peines, Iravnulx et oiiltrn'^es,
Tempfacions et griefs dommages,
(^Hi'il vuiilt endurer pour nous tous.
Se la reverance de vous
Faulte y voit dessus ou dessoubz,
Trop dit ou faulte de langages,
Soiez aimal)Ies et doulx
Et nous eorrigez sans courroux :
N'en serons aullreffois plus sages.
Prenez ce que l)on vous sera
F^t le surplus l'en laissera.
Car tout ne poons attaindre:
Notre procès mieulx en vauldra
Et le plus grant proftit en sauldra,
Sans nostre matière contraindre :
Mes pour nostre ignorance estaindre
Ou presumpcion pourroit maindre,
Vng chacun de nous requerra
La Vierge qu'el ne veille faindre
A nous bien régir et constraindre
Kïi disant Ave Maria
Ave Maria,
Voiii ail lihcraudiiii nos,
Domino IJeus rirtiituni !
Je dis encore à mon propos
Par le thème de mon sermon
Que les prophètes de renom
Ou limbee attendans la journée
VA la venue désirée
Du doulx Messias nostre sire
Pooient tels paroles dire :
<« Bon Dieu, pour nous confort livrer
« De ceste chartre griefve et lante
a Vien icy pour nous délivrer
(' Par ta puissance precellante. »
G5
A cestiiy point commancerons
Et premier nous vous monstrerons
Les plaintes que faire pooient
Les pères qui ou limbes estoient,
Attendons leur rédempcion
Par la haulte inrarnacion
Du doulz et benoit lilz de Dieu
Qui leurs plains en temps et en lieu
Kntendit et amodera
Par la mort qu'il endura ;
Illa vouldrons laisser l'istoire
Par moyen d'interlocutoire
VA moraliser un petit
Pour contenter vostre appétit.
Nous metterons cinq personnaj^es
De cinq dames haultes et sa<^es
Es quelles paix sera propice
Miséricorde avec Justice,
Vérité et puis Sapience ;
Et ce pour juger de l'offense
D'Adam qui fut le premier homme,
Quelle elle fut et de quelle somme,
Et s'elle est digne de pardon
Ou d'avoir si mauvais guerdon
Que jamès ne soit retournée.
Après la sentence donnée
Orrez raisons haultes et bonnes
A laquelle des trois personnes
Père, Filz et Saint Esperit,
Pour le genre humain qui périt
Loist faire repparicion
En souffrant mort et passion ;
Et pour quoy ce divin mistère
Appartient au Filz plus qu'au Père
Ou au saint Esperit de nom ;
S'arguerons que si, que non,
{>3mme saint Thomas l'a traictéf»
(36
Soubtileniont on sou Iraiotéo
Sur ]o tiers livre de sentences.
Si orrez argus et defïences
PourquoY le faulx péché dampuable
Du diable fut irréparable,
Condanipné eu Téternel fu
Et pour quoy Thomme allégié fu
Non obstaut son péché très gri^f i
Et le fait déduit assés brief,
Verre conclure en audience
Par la divine Sapience :
Le vrai fdz de Dieu ordonné
Divinement estre incarné
Ou très saint ventre virginal;
Et puis message especial
Commis pour annoncer ralTaire
A la très doulce et débonnaire
Vierge qui mère devoit estre
Pour porter le doulz fruit eelestre
Venant du trosne supernel.
Lors vendra l'angle Gabriel
Faire l'Adnunciation
Et après ferons mencion
De la doulce Nativité,
Poursuyvans sans prolixité
I/euvangile a nostre sçavoir
Sans apocriphe recevoir.
Si vous prions, seigneurs et dames,
Conjointement hommes et famés.
Que silence vueillez garder.
Et brief nous orrez procéder
A Tayde du créateur.
Le quel nous doint par sa doulceur
Si bien faire et vous bien ouir
Qu'a la parfin puissions jouir
De la vision éternelle
De Dieu en gloire supernelle.
Amen.
07
( )jvi-oz vos vcuK cl rt'uanloz
Dévotes gens ([ui atleiidez
A ovr eliose saluluii-e :
Veillez vous pour vos salut taire
Par nue amoureuse silence ;
Si verrez en ])rief sentence
Le fait de la création
Vit la noble plasmaeion
Du ciel, terre, angles et humains
Va\ bricf (car cecy, c'est du mains)
Et comme incident lifterai
A nostre propos principal :
Xostre especiale matère
Est de Iraicticr le liault mislere
De Jhesus et sa Passion
Sans prendre aullre occu| a-siou,
Mes la creacion du monde
Est vng mistere en quoy se foude
Tout ce qui deppend en auprès :
Si la monstrons par mos exprès :
Car la manière de pi'oduyre
Ne se peust monstrer ne déduire
Par effect, si non seulement
Grossement et figuraulment :
Et selonc qu'il nous est ])ossilde
En verrez la chose sen.'-i'Dle.
Nous assistons alors à une série de scènes
curieuses, dont les plus intéressantes sont la créa-
tion de l'homme et de la fenniie, la tentation d'Eve
par Satlian, la faute do nos [)Peniiers parents, leur
expulsion du inu-adis terres^tre, la joie des diables
(pli l'ont « une bien grant tenipesle en leur enfer, »
puis Vactetir reparaît devant le public et rappelle
tant ce qui vient d'être joué que ce qui va être
représenté :
68
Or, vous avons en brief comprise
La nialière hauUe et féconde
De la créacion du monde ;
Puis comment homme fut formé
Et comment de Dieu informé
Inobedience commist,
Pour quoy Dieu tantost le desmist
De Paradis en aultre terre
Pour sa vie en grant labour querre.
Son labour, sa dure grevance,
Sa très amere penitance
Que depuis Adam Ion": temps fit,
Passerons oultre, et nous soufilt
Monstrer, pour depescher matière,
Comment Cayn oecit son frère
Par envye : et le traicterons
Tout le plus brief que nous pourrons.
Et les acteurs tiennent parole, car il ne leur faut
que 342 vers pour raconter le crime de Caïn, après
quoi une nouvelle annonce et 391 vers nous mènent
jusqu'à la mort d'Adam.
L'Acteur.
Or avons monstre, beau seigneur,
Le trespas de nos premiers pères ;
Mes pour abréger nos materes,
D'Abraham, Isaac et Jacob
Laisserons, qui nous tiendroit trop
A ce que nous avons à faire.
Souffice vostre doulx affaire
Qu'après celle transgression.
Voyez la repparacion
Par la puissance precellante ;
C'est nostre singulière entente,
La se tourne tout no désir ;
Pour le traictier plus a loisir
Nou8 ne voulons pas tout comprendre
69
De fais que chacun en soit mendre,
Ou limbe nous commencerons
Et puis après nous traicterons
l^a haultaine incarnacion
Pour venir a la passion
De nostre sauveur Jhesu Crist;
Après, sa résurrection
Et l'admirable ascension
Et mission de saint Esprit.
Tel est le prologue de la preinicre journée et de
tout le mystère. Les extraits et l'analyse que nous en
donnons suffisent pour permettre au lecteur de se
rendre compte du gein^c et de l'esprit de cette œuvre
plus importante par ses vastes dimensions que par
la valeur des détails.
D'autres di^imes, avons-nous dit, portent encore
le titre delà Passion ; de ceux-ci, l'un des meilleurs,
le plus célèbre, celui qui a eu le plus de vogue est
de Jehan Michel d'Angers. Il est postérieur au pré-
cédent, puisque la première eut lieu seulement en
148G ; les 87 tableaux (40,000 vers) se divisaient en huit
journées de cinq mille vers chacune ! Le spectacle com-
mençait à huit heures du matin pour ne finir chaque
jour qu'à sept heures du soir. Quelques acteurs
avaient des buffets recouverts de vaisselle plate et
offraient aux spectateurs des vins et des fruits : nos
contemporains n'ont plus d'aussi délicates attentions !
Les frères Parfaict d'abord, (1), ^L Louis Paris (2)
ensuite ont publié des analyses fort étendues et fort
complètes de ce drame qui comprend toutes les Ecri-
(1) Histoire du Théâtre François.
(2) Toiles peintes et tapisseries de la ville de Reims, par
Leberthais et L. Paris. Paris, 1843, 2 vol. in-4°, et 1 album i>rand
in-t^.
70
turo:^. Xous lie rocommeucerons pas après eux ce
travail qu'ils ont mené à bonne fin et qui nous en-
tra înei'ait au-delà des limites que nous impose le
cadre de Tliistoire que nous écrivons, nous allons
seulement nous arrêter à quelques épisodes saillants.
Il en est un qui a une certaine valeur historique :
St-Jean vient d'apprendre tous les désordres du
Tétrarque de Galilée. Il se rend chez Hérode et lui
tient ce courageux langage :
Sire, Dieu te doint l)onne gràee ! (1)
Je viens devers ton ti-iljunal
Pour te remonstrer le granl mal
Où ta folle plaisance tend
Dont tout ton peuple est mal coulent
Et Dieu premier: car quant au point
Je te dy qu'il n'apartient point
La femme ton frère tenir.
Tu te veulx prince maintenir,
Tétrarche, de justice chief,
Et réputerois grant meschief
Si vng de tes sujets le faisoit,
Ta justice le jougniroit
Comme un vice ort et infâme.
Doncques toy que Tétrarche on réclame,
Que noblesse doit introduire,
En qui justice doit reluire
Comme en Fair le clerc diamant
Ton frère ne es pas vray amant
Quant par cautelle et tyrannie
Luy as son épouse ravie !
Tel cas n'est pas fraternité.
Mais plus que bestialité.
Tu voys bien les oyseaux petits
Qui en soy ont cueiirs si gentils
<i) L. Paris, Oy;. ^'/7. I. 1, p. 8" et suiv.
71
Que chacun se tient à son per,
Sans J'aullre frauder ne tromper:
Or, commetz-tu vng adultère
Ort et vil encontre ton frère,
Ne say qui t'en puisse excuser.
Il continue sur ce ton , en pi'ésence même
d'Hérodias qui ne peut le supporter et s'écrie :
Son cueur est de mal si garny
Qu'il dit tousiours de i)is en pis.
Assez esbahir ne me puis
De tels vieulx bigots radotez
(lomme ainsi les escoutez,
Veu qu'ils sont si très mal courtois.
Il a tant jeusné par ces boys
Qu'il n'a pas demy de cervelle
S ai net Jehan
Ha, perverse femme et cruelle,
Faulse, serpente venimeuse,
Ta voulenté libidineuse
Machina la faulce entreprise
Quant ravie tu fuz et prise
D'avec ton loyal espoux.
Tu as ])ien monstre devant tous
Que tu ne crains Dieu ne le monde ;
Tu es tant vile, tant immuade
Que la fin en sera mauvaise,
Et ay grant peur que la fournaise
D'enfer en face le départ
Haro lias.
Ha dea ! ce meschant papelai-t
Nous rompra ey meshuy la teste !
Monseigneur, vous estes bien beste
De tant ouyr ce pauvre sot.
Il ne sçaurait parler un mot
Que ce ne soit à vostre honte ;
Toutefois vous n'en faictes compte
7-2
Et semble ({ue vous le craignez
Yen que dilïerez et faignez
De le mettre en bonne prison.
L'empri^ionncmcnt cVabord, puis la décollation
punissent St-Jean de sa témérité. Mais quel
effet son discours ne devait-il pas produire sur
des spectateurs habiles à saisir Tallusion et prompts
à faire la comparaison entre la cour d'Hérode
et celle de Charles \l. Dans l'histoire de ce
malheureux prince, Juvénal des Ursins ne dit-il
pas : « En ce temps-là on parloit fort de la revue,
de monseigneur d'Orléans... et assez hautement par
les rues on les maudissoit et disoit-on plusieurs
paroles. La revue, en un jour de feste, voulut ouyr
un sermon et y eut un bien notable homme lequel à
ce faire fut commis. Lequel commença à blasmer la
revue en sa présence, en parlant des exactions qu'on
faisoit sur le peuple et des excessifs estais qu'elle
et ses femmes avoient et tenoient , et comme le
peuple en parloit en diverses manières, et que c'estoit,
mal fait; dont la revue fut très mal contente... »
L'analogie des situations est frappante : St-Jean
devant Hérode devait rappeler au public Jacques
Legrand devant Isabeau de Bavière.
Il est vrai que les princes sont incorrigibles et
que nous entendrons plus tard Bourdaloue tonner
contre l'adultère devant Louis XIV et Madame de
Montespan, sans que ses admirables paroles pro-
duisent d'autre effet qu'un certain étonnement sur
ceux qui les écoutaient.
Un autre épisode, d'un genre tout différent^ est
celui de la Madeleine. Il se poursuit à travers plu-
70
sieurs scènes, entrecoupées. — suivant la mode du
temps — de scènes bien opposées ; nous allons le
résumer ici en réunissant les trois ou quatre frag-
ments qui le composent.
Nous sommes à la seconde journée de ce drame
où l'histoire de Judas forme un digne pendant à
celle d'Hérode. « Parallèlement à ces deux sombres
légendes se développe celle de Marie Madeleine qui
repose agréablement l'esprit. On voit déjà dans cette
poétique primitive que l'auteur connaît la puissance
des contrastes. Dès la troisième scène de cette seconde
journée du mystère de la Passion, on passe de révo-
cation du diable renfermé dans le corps de la Chana-
néenne aux délices du boudoir de la belle Marie de
Magdala (1). » Celle-ci est belle, jeune, riche; elle
veut profiter de ces avantages.
Tandis que suis en jeunesse et sancté
Fais-je pas bien? en dois-je estre blasmce?
Veu que à présent en grant prospérité
Fortune m'a sur toutes eslevées.
Sirus, mon père, fut yssu de noblesse,
Aussi fut bien ma mère Eucliarie :
D'ealx laissée, suis, en ma fleur de jeunesse,
Descendue de régalle lignie ;
Il est ainsi, ce n'est pas menterie.
Ai-je donc tort, à mon fait bien comprendre,
■ Si sans vouloir sur aultruy entreprendre
Mais pour bonneur, prens curiosité
De plaire à tous, et d'estre bien parée ?
Je crois que non ! Car à la vérité
Fortune m'a sur toutes cslevée....
(i) Royer, Histoire Universelle du théâtre, t. 1.
Ses suivantes, Pérusine et Pasiphée reiicourageiit
et lui disent qu'elle peut, sans scrupule, suivre la vie
élégante de son frère.
Il n'v a liomme en la contrée
^^oit prince, seigneurs ou vidame
A qui vostre beau corps ne agrée
VJ qui pompeuse ne vous clame.
Sa vanité éclate dans les vers suivants :
Je veuil estre toujours jolye,
Maintenir estât hault et fier,
Avoir train, suyvir compagnie
Encore huy meilleur que hyer.
Je ne quiers que magnifier
Ma pompe mondaine et ma gloire,
Tant me veuil au monde fier
Qu'il en soit à jamais mémoire.
J'ai mon chasteau de Magdalon
Dont on m'appelle Magdaleine
Où le plus souvent nous ail on
Gaudir en toute joye mondaine.
Et vueil estre tous de biens plaine...
Je veuil estre à tout préparée
Ornée, dyaprée et fardée
Pour me faire })ien regarder
Pti'usinc,
Dame à nulle autre comparée
De beauté tant este parée
Qu'il n'est besoin de vous farder.
Magdeleine.
Et vueil porter des senteurs
Doulces et plaisantes odeurs
Pour inciter tout cœur à joye.
Pcrnsinu.
Voulez-vous liei"l)es c[ verdeurs
Doulees et fleurantes liiiueurs ?
Car c'est raison ([u'on y pourvoie
Mnrfflolciiic.
Je vueil du basnie égyptien,
Storax, ealamite.
PasijiJiL'r.
M H[i de lui lie.
Musch d'Autriciie et Spicenard.
l'cni^^inc.
Xe foites (jue dire eoml)ien.
Vecv ralel)astre très dii^no
Tout plein de liqueurs elère et line,
La plus précieuse du monde.
^Nlagdeleiiie ayant satisfait le sens de Todorat, se
fait apporter les mets les plus délicats. Après le
goût, vient l'ouye : des mélodies, des chansons et des
ballades sont exécutés devant elle; après quoi, pour
charmer ses yeux, elle voit tapis et bordures, pier-
reries, bagues et lustres; quant au toucher, elle s'en
excuse. Quelques vers plus loin, dans le même
ordre d'idée, elle dit :
Si à tous délis Ji' me d(jnne,
Mon honneur pourtant n"al)andonne :
Ne l'ordonne
A honte ou à reproche vil...
( lar mon souhait n'est (pie civil.
Plus tard, Madeleine et ses sjuivantes s amuseront
7G
à chautt'i*. Citons surtout ce morceau, charmant de
coquetterie :
Je suis courageuse,
De biens plantureuse,
Et advantageuse
Pour met Ut mignons en run :
Je suis bobenceuse,
Fière et orgueilleuse
Et ambitieuse
D'honneur mondain sur chascun.
Je suis désireuse,
De moy curieuse,
De plaisir songeuse
Et de vouloir importun :
Je fais l'amoureuse,
Aux vngs gracieuse.
Aux aultres rieuse.
Jamais no me tiens à vng.
Cependant un jeune comte (un ancêtre des mar-
quis de Molière) a pour Madeleine un vif penchant,
il en trace le portrait que voici :
Rachel estoit de beaulté pleine,
A'asti fort pompeuse et haultaine ;
Judieh courageuse à merveille,
Michol prudente et saige royne,
Et Hester fort doulce et humaine :
Mais Magdeleine est non pareille :
Elle est bobencière,
Grande dépensière...
Courageuse et fière :
Sa face planière,
Sa belle manière
Est comme bannière
A tout cueur vénérien
Il court donc chez la belle mondaine (1). Celle-
ci est à sa toilette, entourée de ses chaml)i'ières.
Mii'jdelt'ino.
Quu Tuii face chère joyeuse
A chascLiu ({ui céans viendra :
Mais premièreiiien! il fauldra
Vng" petit à mon cas pourvoir.
Pcrushie.
Comment ?
Magdi'lcine.
Comment il appartiendra
Pour faire d'honneur le devoir.
Apportez-moi mon mirouer
Pour me re^rarder,
Pjsiphée.
lîien, madame.
Mi'jjdeleine.
Mon esponge et 1\ au pour hiver,
Mes fines Hqueurs et mon basme.
Pérusino.
Je crois que au monde n'y a fenim©
Qui ait phis d'ami gnonemens.
(1) M. Louis Paris fait .justement observer que •< l'auteur du
mystère s'est fort peu embarrasse delà difficulté soulevée par les
commentateurs an sujet des trois Marie dont parle l'Evanj^iie :
Marie la pécheresse,"Marie-Madeleine, et Marie, sœur de Marthe,
sont pour lui une seule et même personne ; il ne voit en Made-
leine que la femme qui frise sr's cheveux, traduction littérale du
mot hébreu Maggadela. C'est toujours la lille mondaine et vani-
teuse, vivant de la coquetterie et du libertinage, sans toutefois le
pousser jusqu'à i'impudicité.Tel est, du reste, le sentiment de plus
d'un critique et celui de l'église d'Occident ; et ce n'est guère ({ue
depuis le XVI» siècle que chez nous l'on a })rétendu prouver la
division des trois Marie : notre auteur est donc sur ce point l'ex-
pression de son siècle. «
78
Mmjdclcinp.
<Jui n'en auroit, ce serait lilasnn'
De soy trouver entre les gens
« Icv ai)porte Pasii)liéc des burettes d'eau do rose
et d'aspic; et Pérusuie luy apporte ung tin linge et le
mirouer. » Elle se fait coiffer, parfumer, en un mot
elle est en tenue de combat, prête à livrer bataille
quand Rodigon arrive. (Jette scène est trop jolie pour
que nous résistions au ijlaisir de la domier en entier,
d'après le texte publié par M. Paris à qui nous avons
déjà emprunté les vers qui i)récèdent.
IlocIi(joHj conte.
Très belle et gracieuse face,
Qui tout deuil et chagrin efTacCy-
Et déchasse
Tout danger,
Vostre eureuse acointanse trasse (1)
Et vueii du tout à vostre grâce
Me ranger.
M agd oléine.
Gentil escuier gracieux,
A face pleine et rians yeux
Très joyeux,
Sans changer,
Très l)ien viegnez, car se niaist dieux,
Je ne vous quers en plaisans jeux
Estranger.
Point n'estes céans estranger :
Voulez-vous trois heures ou quatre
Uancer, chanter ou csliattre
A l)eau dez, au gli»* ou au flux ?
(1) Attire.
70
Uodiffoij,
Je viens cy [)a.s.sei- lemps sans plus,
Seulement à vostre loysii-...
Mtnjdoloiiic.
Qne flii'ons-nous ?
Jlndir/oiJ.
Mois M plnisir.
Miitjdeleinc.
Respondez donc, si sçavez, à mes dis.
Quant jeunes cue;irs sont en amour hardis,
Et qu'ils y font leir pourehast par mesure,
De lâcheté sont tiop acouardis,
Si leur bon temps à toujours ne leur dure.
J! 0(1 if/on.
Oui veult d'amour Jouyr à son aise,
C/est bien force (( l'aux dames il <'omplaise :
Mais com])ien Ion-? Nul ne scel (pie n'y passe!
Tel cuide ])ien que son faict se compassé
Tout à son gré, lorsqu'il est déboulé!
Et s'il eschet que d'amour on se lasse.
Ou n'a jamais ce que amours ont cousté.
M.iijdc'lclue.
Si les plaisirs amoureux sont tardifs,
11 est besoing pour son })ien (ju'on endure.
C'est lâcheté de gens à ce lardis
Qui ne poursuivent l'amoureuse adventure :
('/est l'oi'donnance d'amours, ne leur desplaise ;
Soucy de nuit, el de jour le m.alaise ;
En tel esmoy fault ({u'amoui' on pourchasse,
Qui n'aimera de son gibier la chasse
11 en sera tout à cop rebouté :
Tel y despent deux fois plus qu'il n'amasse !
On n'a jamais ce ({ue amours oui cousté.
80
Rodiijon.
11 est des gens de fîiit appaillardis
Qui se délectent à reproche et ordure ,
A tout mal prompt, à bien dire tardis :
Rien ne leur dict que la maie adventure.
Mais aultres sont qui de chère courtoyse
Ne quièrent, fors compagnie françoise ;
A qui bon temps dure trop longue espace ;
Leur parole est en tous lieux escouté,
Mais si à donner ils pregnent trop d'audace
On n'a jamais ce que amours ont coùsté.
Magdelcine.
Gent écuier qui trop à cop se casse
Par son excès ou folle voulenté,
Après les autres tout bellement tracasse ;
On n'a jamais ce que amours ont cousté.
Rodigon.
A gens de bonne voulenté,
Et qui sont en ce monde eureux
Que leur faut-il ?
Magdelcinf.
Joye et santé,
Et rajeunir ipiant ils sont vieux
Rodigon.
Vostre doulx accueil gracieux
M'a remis le cueur en liesse,
Et votre très haulte noblesse
Vault bien qu'on vous serve en tous lieux.
Rodigon.
Point ne fault faire l'ennuyeux,
Il est temps de partir d'icy.
Adieu, madame.
81
MaildeleiuQ.
Adieu aussi.
Hodif/nn.
Adieu les belles damoyselles.
« Rodigon, en prenant congé, pourra baiser Magde-
leineetsesdamovselles. »
Un peu plus loin une conversation entre Magde-
leine et sa sœur Marthe n'est pas sans analogie avec
la célèbre scène du Misanthrope entre Célimène et
Arsinoé. Plus tard, Magdeleine se convertira.
Ainsi qu'on peut le voir par ce qui précède, Jehan
Michel a su tirer d'un personnage épisodique un
grand parti, tandis qu'Arnoul Gréban l'avait laissé
presque entièrement dans l'ombre.
Les diables jouent aussi un nMe important : dans
le Mystère de la Passion, ils y sont en grand nombre.
Ils ont pour mission d'égayer l'auditoire par leurs
lazzis et de faire prendre patience à des spectateurs
fatigués d'une si longue représentation. Il est vrai
qu'il y a des entr'actes ou pauses pendant lesquels les
instruments font diversion et reposent les yeux d'une
fixité trop prolongée. Il y a aussi une suspension
d'une heure ou deux pour laisser au public le temps
d'aller dîner.
« Les diables sont d'abord Lucifer, qui i)rime
Satan en dignité, et qui le traite parfois avec fort
peu d'égards ; en second lieu, Satan et Belzébuth,
qui paraissent marcher de pair; puis viennent Cer-
berus, Astaroth et Bérith. Satan, chargé spécialement
de tenter Jésus et qui échoue toujours, est fort
torturé par son seigneur et maître Lucifer; aussi en
est-il demeuré boiteux.. Il est querellé par ses cama-
rades quand il vieui les requérir de Taider dans son
difficile oftice. Ceroerus propose de lui faire prendre
un bain de plomb fondu. Belzébuth et les autres se
contentent de le battre. Satan n'a réellement de
chance qu'avec Judas. Le repentir tardif de Tlscarioth,
ou ce qu'on appelle sa sinderesse, oblige bien quel-
que peu le tentateur à se mettre en frais d'arguments.
Il conduit tout droit sa victime à la désespérance, au
suicide et à la damnation ; puis il lui extrait l'àme des
entrailles et la porte à son maître qui l'attend.
e Les diables ne sont pas les seuls comiques.
On voit se dessiner à côté d'eux les acolytes du
tétrarque et du prévôt de Judée, ou ce qu'on
appelle leurs tyrans. Brayart, Drillart, Claquedent
et Gritïon sont les exécuteurs de Pilate; Roullart,
Dentart et Gadifer, les satellites d'Anne; Bruyant,
Malchus et Dragon, ceux de Caïphe. Grongnart est
le confident d'Hérode. Ces garnements ne le cèdent
aux suppôts de l'enfer ni pour la méchanceté ni
pour le salé des plaisanteries. Au premier rang
de ces coupe-jarrets loustics, il convient de placer
Grongnart le valet de chambre d'Hérode. Il com-
mence son rôle par la décollation de Saint-Jean,
ce qui n'est pas mal débuter; puis il s'en va
prendre son pale toc et sa rapière pour concourir
à l'arrestation de Jésus. Ce paletoc, dont le nom
fait ici un singulier effet, était un manteau court
à l'usage des gens de guerre. Grognart, Bruyant,
Drillart et Claquedent frappent à qui mieux mieux
Jésus ijrisonnier et débitent mille quolibets sur son
compte. Ce sont eux aussi qui donnent au Christ le
^ y»
^ oo
roseau et qui lui eufoucent sur la tête la eoumiiue
d'épiues où ils se piqueut les doigts. Ce sont eux
qui jouent au sort les vêtements du Seigneur et
qui entremêlent leurs jeux de toutes les im[)iétés
possibles. Ils achèvent les deux larrons en lenr
brisant les os sur la croix, et laissent languir
Jésus afin qu'il ait plus de peine (1). » Ce drame
a pour complément naturel le Mystère de la
« Késurrection et Ascencion de Nostre Seigneur
Jésus-Christ ». De même que pour la Passi(jn, il
existe plusieui\s livrets dus à des auteurs différents.
Les plus intéressants pour Tune et Tautre pièce
sont ceux de Jehan Michel. Dès les débuts de
rimprimerie, ils ont eu des éditions aujourd'hui
rarissimes.
Le TriiiinpJiani Mystère des Actes des Apôtres
n'a pas joui d'une moindre vogue. Lui aussi a été
imprimé; l'exemplaire le plus curieux est ainsi
décrit par le bibliophile Jacob (.2) sous le n" 548 du
Catalogue Soleinne.
« 548. — Le pi^emier volume du Triomphant
Mystère des Actes des Apôtres translaté fidèlement
à la vérité historiale, escripte par Saint -Luc à
Théophile. Et illustré des légendes authentiques et
vies de Sainctz Receues par l'église, tout ordonne
par personnages (en vers). — Le second volume du
Magnifique Mystère des Actes des Apostres conii-
(1) A. Rr)yer. Histoire Universelle du Théâtre, t. 1, p. 245
et suiv.
(-2) Hililiothèqne diamati'jiie do M. de Soleinne, I. l^^ Paris,
iSi.S, p. 9X et suiv.
84
nuaiit la narration de leurs faicz et gestes. Selon
lescripture sainte accordée à la prophane histoire
et légendes ecclésiastiques (par Arnoul et Simon
Gréban, retouché par Pierre Cuvret ou Curet).
— C^ fine le neufviesme et dernier livre des Actes
des Apostres nouvellement imprimés à Paris pour
Guillaume Alabat, bourgeois et marchant de ta
ville de Bourges par Xicolas Couteau, imprimeur
demeurant à Paris ,, et furent achevés le XV" jour
de mars Van de grâce mil cinq cens xxxvii
avant Pasques. Deux tomes en un vol. in-f goth.
de 177 et 2.2G ff. ix 2 col. lav. r., mar. vert, fil
tr. d. Pasdeloup. »
« Exemplaire très précieux, provenant du duc de La
Vallière, décrit dans la Bibl. instructive de Debure et
dans le nouveau Manuel. Cet exemplaire unique contient,
après le f. 167 du premier tome un feuillet non chiffré,
imprimé en caractère beaucoup plus petit que l'édition,
et après le f. 169 du même tome quatre feuillets imprimés
comme le précédent, qui terminent ce tome, où l'on a
supprimé seulement le dernier folio de l'édition, à cause
du double emploi. Ces cinq feuillets offrent plusieurs
scènes qui ont été supprimées sans doute avant la
représentation, parce qu'elles renfermaient quelque im-
piété ou du moins quelque trait hasardé. Les diables
font presque seuls les frais de ces scènes, et ils se
permettent d'y parler en hérétiques. Ainsi Lucifer
assemble ses sujets au son de la cloche que Belzébuth
met en branle, et leur annonce qu'il va envoyer un
ambassadeur au Père éternel pour se plaindre du tort
que Jésus -Christ a fait aux enfers : il choisit Satan
pour plaider sa cause, et celui-ci|^ est admis devant le
trône de Dieu le père, en plein Poradi^, avec Beltal son
85
procureur. Il accuse Jésus, et Dieu lui demande de l>ieii
désigner le Jésus dont Lucifer se i)laint :
Car plusieurs gens bien renununi'z
Jadis furent Jliesus nommez,
« Satan répond que c'est Jésus, fils de Marie, de l'éoéclié
de Nazareth. Là-dessus, Moïse, procureur de Jésus, prend
la parole et défend son divin niaitre. On comprend que cet
étrange procès a pu susciter les scrupules des d(jcteurs en
théologie qui n'ont pas souffert que Jésus fut mis en cause
pai' Lucifer. Quoiqu'il en soit, les feuillets supi)lénieiitaires
ne se trouvent dans aucun autre exemplaire, et l'on doit
présumer (ju'ils ont été empruntés à une édition j)lus
ancienne, que nous ne connaissons pas, ou imprimés
ex})rès pour un bibliophile de ce temps, sinon pour le
réviseur du mystère, Pierre Curet lui-même. Ce qui nous
fait croire de préférence à l'intervention d'un ancien
bibliophile dans cette affaire, c'est que l'exemplaire est
plus grand de marges que tous ceux qui existent. Enfin,
pour ne pas oublier une observation littéraire que nous
a suggérée la lecture de ces scènes, probablement con-
damnées par la Sorbonne, nous trouvons une certaine ana-
logie de création entre l'assemblée des diables du mystère
et le pandemonium du poème de Milton. »
Consacrons un instant à ce mvstèrc : il a d'autant
plus droit à notre attention qu'il fut joué as.sez sou-
vent en Picardie.
Cet ouvrage fut comi)osé vers 1450 ; d'apivs les
frères Parfait (1), « c'est le mystère le plus beau
et le mieux versifié après le poème de la Passion o.
La représentation la i)lus importante en fut donnée
à Bourges, ainsi que nous l'avons déjà dit; Amiens
le vit plus d'une fois et lui accorda quelque faveur.
(L) Histoire <hi Théâtre Fi-ançuis, I. Il, p. ."H".
8U
Il est divisé en plusieurs livres. Au premier, les
npotres s'assemblent après l'ascension de Jésus-
Christ et offrent à St-Matliias la place abandonnée
par Judas. Lucifer, de son côté, assemble les diables
et leur donne l'ordre de parcourir le monde.
Au deuxième livre, St-Eticnne, qui s'est rendu
célèbre par son zèle et ses prédications, est mené à
Cayphe. Il est accusé par plusieurs faux témoins.
0 Icy doibt pour exterrir (effrayer) les faulx Juifs
apparoir le visage de St-Estiennc reluysant comme
le soleil. » L'apotre, accusé de magie, est condamné
à mort. Jésus intervient auprès de Dieu le Père.
Le martyre d'Estienne et l'épisode de St-Paul sur
le chemin de Damas terminent cette partie du drame.
Le livre III nous montre Lucifer furieux de la
conversion de Paulus. Gondoforus, « roy d'Inde »
veut se faire construire un superbe palais. Le Sei-
gneur donne mission à St-Thomas de profiter de
cette occasion et d'aller porter la vraie religion chez
les barbares ; St-Thomas hésite, mais il est convaincu
par l'archange St-]\Iichel, se met en route et ne tarde
pas à y accomplir, après plusieurs miracles, la con-
version du roi et des habitants d'Andrinopolis. Saint-
Pierre et St-Jacques le majeur, en Judée; St-Barthé-
lemy, en Arménie, ne sont pas moins heureux.
Le livre IV nous montre Hérode Agrippa faisant
mettre à mort, dès son arrivée chez les Juifs, Saint-
Jacques le majeur ; il fait aussi incarcérer Saint-
Pierre que l'Ange du Seigneur s'empresse de délivrer.
Hérode Agrippa meurt bientôt, au moment d'entrer
en guerre contre les Ty riens et les Sydoniens; les
diables s'emparent de lui et l'emmènent aux enfers.
87
Saint-Pierre et Saint-Barnabe passent en Cypre et y
font des conversions ; Saint-Pierre se rend ensuite à
Antioclie : il est arrêté, jeté en prison et délivré par
Saint-Paul. Le prince de la ville et ses sujets, frappés
d'étonnement, se convertissent, proclament l'apôtre
leur Evêque et lui élèvent une chaire puur ses pré-
dications.
Le Concile de Jérusalem, la dispersion des apôtres
et l'Assomption de la A'ierge occupent le ^''' livre.
Le livre \l est plus compliqué, il débute par les
miracles de St-André en Mvrmidonie et de St-
Philippe en Sithie; St-Paul est maltraité en Ac/iat/c%
il passe de là à Ephése; St-]Mathieu et St-Barnabé
accomplissent aussi des miracles dans d'autres
régions, tandis que St-Barthélemy ^est mis à mort.
Le bourreau Daru joue un rôle important; déjà il
avait donné précédemment sa généalogie que nous
reproduisons ici (1).
Je suis Daru
Bon pendeur et bon escorclieur
Bien bruslant homme, bon tranoheur
De testes pour bailler ès-jours,
Traîner, battre par quarrefours
Ne doubte que meilleur s'oppère.
Le Sire grant de mon grant père
'' Fut pendu d'un joly cordeau :
Ma grant mère fut au
S'esgallant et menant grant chère,
La superlative sorcière.
Dont on ouyt jamais parler,
Pour petits enfans estrangler.
(1) Histoire du Théâtre François, p. 4'25,
88
Mon père fut tout vif l)ruslé
Et mon frère fut décollé,
Et enfouy son lilz aîné :
En terre la fosse luy lis
El sur le ventre lui sailly :
L Mon autre frère fut liouilly
Pour ouvrer de faulse monnaye
Et jiour ee eas là je venoye
Assavoir s'on avoit mestier (1)
Du meilleur ministère au mestier.
En voilà assez pour faille comprendre ce que peut
être cette poésie tour à tour grave et burlesque. Elle
prouve, comme toutes celles de la môme époque, que
nos aïeux étaient assez faciles à amuser, se conten-
taient de peu, et savoui^aient à longs traits pendant
des semaines entières des scènes qui, sauf de gi\a-
cieuses et trop rares exceptions, n'ont aujourd'hui
qu'un intôix^t purement archéologique.
Les mystères n'étaient pas tous en vers, car sans
cela le cln-oniqueur, en 14G2, n'aui^ait pas pris soin
de nous avertir que le « jeu Benoist Sainct Fir-
min » donné à Amiens le 30 mai pour les fêtes de
la Pentecôte était en rimes. Il y en avait même qui
étaient de véritables pantomines. Ainsi, d'api^ès Dom
Grenier, le 23 septembre 1463, le 12 du même mois,
d'après M. Dubois, l'échevinage décida qu'en l'hon-
neur de l'arrivée de Louis XI et pour le recevoir
dio-nement « seront faicts des mvstères locaux et
honnestes, sans parle i\ sur l'honneur du roi. » Les
vers, quand la })iéce était parlée., étaient parfois
assez lestes ; c'est ainsi que dans le mystère de
(1) Besoin.
89
St-Cliristophr, Satan, apportant l'cimc d'un prêtre à
Lucifor, s'é(MMc :
Luciler, veoi voiiaison
Oui ne veult ([tie via et vinaiy^i-c
•Je ne sais s'elle est de saison
r/esf un ni;-;ai'il qui est bien maiyi'e,
.le l'ai empoi,!?né à ce vespre.
Si lui faiilt faire sa raison,
Puisqu'on le tient le maistre prehtre,
Car il est pire que poison.
Le mystère de Joh (7,000 vers) est une simple
paraplirase des Ecritures ; celui de Sai/itc-Iirt/'/jc
(25,000 vers) comprenait cinq journées. Il (\\iste un
autre drame du même titre, postérieur d'un siècle
environ à celui que nous indiquoiis ; il nous est im-
possible de dire lequel des deux fut représenté à
Amiens.
La Passion de Saint-Quentin comprenait trois
parties : le martyre du saint, l'invention de son
corps par Ste-Eusébie, la seconde invention par
St-Eloi. Dom Grenier, dit à ce sujet : « Ces trois
tragédies, en vers français, sont réunies dans un
volume manuscrit qui est conservé dans la biblio-
thèque publique de la ville de Saint-Quentin, sous
le n*" 307. Elles paraissent avoir été écrites au
xv° siècle. Hémeré voulait parler sans doute de ce
manuscrit lorsqu'il a dit que le trésor de Tl^glise de
Saint-Quentin possédait en 1(U3 un volume des
Mystères de Saint-Quentin et qu'il s'en trouvait un
exemplaire tout pareil dans la bibliothèque de Saint-
Victor à Paris. Nous avons vu, dans la bibliothèque
de Saint-Elov de Novon un manuscrit du xiii^ siècle
90
des mystères de Saint-Quentin qui ne s'y trouve
plus. (1) B
Ce mystère fut maintes lois représenté, mais
comme il était en quelque sorte interminable et
qu'on le donnait entre messe et vêpres, il Jîtait par-
tagé en i)lusieurs dimanches. Lorsque Philippe,
archiduc d'Autriche, lit son entrée dans la capitale
de Vermandois, en 1501, on le régala d'un «jeu de
Monsieur Sainct-Quentin » extrait probablement de
pièce qui nous occupe, « Saniptis e poeniata longiori,
que passionem Martyris triduo, quatriditoque de
theatro nostri Sanquintrncnses rcpr^csentabant »,
comme dit Héméré. Le drame complet, joué dans
la Basilique, œuvre sans doute d'un poète local,
véritable monument littéraire, a droit, suivant nous,
à une courte analyse. Notre guide sera notre savant
ami, ^L Edouard Fleury, qui a publié à ce sujet une
remarquable étude.
Les deux manuscrits actuellement conservés en
la bibliothèque publique de Saint-Quentin ne com-
prennent pas moins de 24,116 vers chacun, savoir :
la Passion de Saint-Ouentin 18,84G; V Invention du
corps pjar Sainte-Eusébie 2.553 ; et la deuxième
Invention pjctr Saint-Eloy 2,707 vers.
La première partie de cette trilogie se divise en
quatre actes. Nous assistons d'abord au conseil que
tient à Rome l'Empereur avec Constance Chlore,
Galerius et les officiers du Palais; ce début n'est pas
sans grandeur. Nous voyons ensuite la naissance de
Saint-Quentin, où se trouvent de gracieux détails,
'1) Introduction k l'histoire de la Province de Picardie.
91
tels que les paroles de la m«jre demandant le nou-
veau-né :
« Or, le me hailliès, car je veux
« Veoir sa très belle figure.
0 très doulce géniture
Deificque pourti'aicture !
Si Nature
« N'a eu quelque deffaillance
Tu es mon filz, ma figure,
Mon sang et ma pourtraicture,
Créature
« Faicte à divine semblancc
J'ay porté son enfance
Mon amour, mon accointance,
Ma substance.
1' 0 très doulce géniture.
Tu es mon cœur, ma plaisance,
Mon soûlas, mon aisance
En naissance.
« Uéificque pourtraicture,
Filz, il faut que je te baise,
Que je t'embrasse à mon aise,
Et appaise.
« Ue ma doulce marmillette
11 faut que son cry solaise,
Que je te baigne et solaise
Et complaise ;
« Que je te porte et ailette
En ta boucbe vermillette.
Qui me rit et si souriette
Tant doulcette.
« Filz; il faut que je te baise,
Je t'ay pris pour amourette ;
Très tendre et belle flourette
Tant doulcette.
Que je t'embrasse à mon aise.
no
Après ces cou[)lets clinrniants, une grave question
se soulève, (juel nom donnera-t-on à l'entant? On
propose celui d'un ami de la maison, Quintus, mais
ce dernier répond :
« De Quintus faisons Quintinus,
Le nom est assez célestin
Et qui pis est je ne sçais nul
Se le faut appeler Quentin.
vSatan ne reste pas en repos et pousse les Empe-
reurs à persécuter les chrétiens; il triomphe et
bientôt Dardanie est assiégée.
Sans entrer dans de trop longs détails, citons
cette singulière énumération de tout un arsenal du
xiv^ siècle. Dans un conseil de guerre, Maxence
s'écrie :
« Armer se fault (rescutons,
De Jacques, de haubregeons,
De fondelles, de plançons
De cuiraches, de jiippons,
Dais de flesehes et de bouxons.
De bracquemars, de pouchons,
De picqz, de becqz, de fauquons,
De f assus et de lancettes,
De hachettes,
De houlettes,
De hunettes,
De jacquettes,
De daguettes
Accoulettes,
Et de coustilles lombardes,
De riboudequins, de bardes,
D'arcigayes, de taillardes,
De mortiers, de bastonnades,
De crennequins, d'espringade,
Cousteaux, coullards, esturgades,
9*^
o
(.l!iillardiiies,
Hringaiidines.
Crapaudines,
Cucuvriiies,
Serpentines,
Gouges fines,
A balestres et espées
A deux mains seront happées.
Ne nous attardons pas à ce siège homérique,
retrouvons Quentin siu- les bancs de l'école, sui-
vons-le après sa conversion par le pape, nous arri-
verons avec lui en Gaule et à la fin du premier acte.
Le second acte cont'ent 5,806 vers et se compose
de 32 scènes où appr. paissent 108 personnages. Il
nous montre les persécutions dirigées contre les
apôtres de la religion nouvelle.
En appi^enant les succès du jeune prédicateur,
Rictiovare accourt à Amiens, fait saisir le coura-
geux martyr et le livre aux bouri^eaux. Mais
Quentin est délivré par l'ange Gabriel. Arrêté de
nouveau, il est interixigé par le Préfet :
Quentin.
Je suis serviteur
Du grand blasphémateur
Qui forma le monde.
lîictiovare.
Ceux de nos osoolles
Perdent leurs parolles
Par ta faulce envie.
Quentin.
Prie donc les vdolles
Que souvent acoles
Qui leur rende vie.
94
Livré encore aux bourreaux, le martvr sort vie-
torieux de cette lutte avec les tourments ; mais
bientôt, Agricolan arrive, apportant l'ordre impérial
d'en finir avec Quentin.
Rictius Varus, en homme du monde, fait au
messager cette invitation qui termine l'acte :
S'il vous plait venez disner
Aveeq moy, et puis tous ensamble
Revenrons icy matiner
Ce Quentin pour quy l'on s'assemble.
Le troisième acte ne contient que 3026 vers, et
peu d'épisodes intéressants. Le Saint prêche dans
Amiens où il fait de nombreuses conversions, dont
le Préfet se console comme tantôt, en disant à Rayai,
un de ses conseillers :
Nous irons ensamble soupper
Et nous deviserons à table,
Quérans tous de l'envelopper
En quelque serment détestable.
Le quatrième acte nous dédommage singulière-
ment de l'insuffisance du troisième ; c'est le plus
long de tous, il a 6547 vers. On emmène le martyr à
Augusta Viromanduorum ; c'est là que son long
supplice doit finir avec la vie. Tour à tour nous
sommes à Vermand, à Marteville, à Rome et enfin
dans la capitale du ^^ermandois où nous assistons
au dénouement du drame.
Les deux autres parties sont complètement iné-
dites (1). Toutes deux se réfèrent à \ Invention du
(1) Nous avons, toutefois, publié quebjues vers de la fin de
Vliivention par Saint-Eloy, dans notre Histoire du Théâtre de
Saint-Quentin, en 1878.
95
corps par Eusébic d'abord et Tévêque de Noyon
ensuite ; elles n'ont entre elles d'autre diflerence
que celle môme des détails historiques. Nous don-
nons ici la fin de la troisième partie dont nous avons
copié, avec un de nos anciens condisciples IM. A.
Bosquette (aujourd'luii <li recteur de VEcho Vouzinois)
les 2700 vers qu'il est bon de rapprocher du poème
sur le même sujet existant à la bibliothèque d'Oxford
et publié par M. Peigné-Delacourt.
On est à la fin d'une longue et laborieuse journée
de fouilles et les restes du martyr n'ont pu être encore
retrouvés. Le maïcur de la ville de Saint-Quentin,
s'adresse à ses agents et leur dit :
Gentilz sergans, je voy venir
La nuit qui sera !rès obscure
Et si ne povons avenir
Au saint corps dont on prend la cure,
Pour doubte de niale adventure
Allés veillier à mon hostel,
Prenès garde à la fermeture,
Je demeuroy vers cet austel.
Cependant on travaille toute la nuit, les assistants
qui veillent pour la troisième fois tombent de fatigua:
De faim et de froi 1 nous baillons
Et de froidure qui nous nuit.
Voyant le zèle se ralo.itir et redoutant de ne mener
à bonne fin sa pieuse entreprise, Eloy se résout à se
joindre aux ouvriers :
Bailliè moi louchet souffisant
J'auroy la Jîn de mon désir
96
S'il plaist à Dieu sempiterne
Pour mieulx à mon gré le choisir
J'eiitreroy en ceste caverne.
[Eloy se dévale en la caverne).
L'nhbc.
Aportés lumière en lanterne,
S'éclairons le Seigneur très chier
Car haultement il se gouverne
Pour voloir ce faict retouchier
Elo\\
Entïans, veilliès vous releschier :
Je treuve vng anchien tombel
Qui tout cœuvre sans rien lessier
Le sainct corps tout gent et tout bel.
L'abhé.
Gloire à Dieu mon père éternel.
Le tombel est de gros marien,
Rompes son sarcus (1) solempnel,
Se regardes s'il n'y a rien.
Elov.
t
S'il plait au Dieu célestin
Brisié sera de ce hoel.
[Kloy doit brisicr le sarnis).
Le maieuf.
Je voy son saint corps castien.
Menons joye et crions : Xoël !
[Ils cvyeiit tous Xoël et doiht issir globel de feu et
fumée d'encens.)
Tous se félicitent et se réjouissent de cet événe-
ment, le corps est placé dans un riche reliquaire,
œuvre d'Eloy, au milieu de l'allégresse générale.
(1) .Sarcus, cercueil.
97
Envisagée dan?i son ensemble, cette trilogie est,
comme l'a fort bien dit M. Fleury à pro{)os de la
première pièce, « pleine d'intentions dramatiques,
de contrastes cherchés et souvent de grand effet,
d'émotions douces ou semées de sang et carnage.
Les détails sont })leins de naïveté souvent, tandis
que l'ensemble en est très-travaillé. C'est le produit
hybride d'une langue qui débute, et de l'art antique
dont les traditions, récemment retrouvées, ont été
parfois trop servilement suivies. » C'est donc une
œuvre digne, de notre attention autant par ses vastes
dimensions que par les qualités et l'originalité qui
la caractérisent.
Auteurs et Metteurs en Scènes — Droits d'Auteur
A propriété littéraire dont la réalité se
manifeste de nos jours par la perception
des droits d'auteur, existait-elle aux
xv*" et xvi^ sièchf La réponse n'est pas
douteuse et nous n'hésitons pas à nous
prononcer affirmativement. Oui, les municipalités
reconnaissaient — au moins un certain nombre
d'entre elles et dans une mesure plus ou moins
grande — que l'auteur avait droit à une rétribution
pour le travail qu'il avait accompli.
Il va de soi, et sur ce premier point aucune con-
testation n'est possible, que quand des drames étaient
commandés directement aux auteurs en vue d'une
fête déterminée, un prix était débattu et payé. A ce
sujet, les preuves abondent.
C'est ainsi qu'au mois de juin 1466, d'après un texte
cité par M. Dubois, il est payé par la ville d'Amiens
« 40 sols au frère Miquiel le Flament, religieux de
l'ordre des frères Prêcheurs, pour sa painne et
99
travail et diligence, qu'il a prin?^ d'avoir fait plusieurs
beaux mystères sur un hourt à la première venue
du duc de Charolais. »
De même, le 6 avril 1494 il est accordé quatre
kanes de vin à maître Christophe, écrivain, pour
avoir composé un jeu à jouer devant le corps de ville.
En 1512, à l'occasion de la visite du roi Fi'ançois l'*'"
à Amiens, Siméon Sauvage, prêtre, reçoit cent sols
tournois pour avoir composé plusieurs ouvrages (1).
Enfin en 1547, toujours à Amiens, il est payé qua-
rante sols à Antoine Lcmaire et Jehan Obrv, rétho-
riciens, auteurs de mvstères en l'honneur du roi.
Un point plus délicat, où se fait encore mieux
sentir la reconnaissance du droit des auteurs, est
le traité à forfait par lequel une ville achète à la
fois le manuscrit d'une pièce et le droit de la repré-
senter, comme les directeui^s de théâtre le font encore
de nos jours quand une œuvre dramatique n'est pas
imprimée. Sur cette question intéressante, Dom
Grenier nous cite un texte fort important; c'est une
délibération prise à Abbeville en décembre 1452,
dans laquelle on décide que « la somme de dix écus
d'or dont avoit et que a paie Guillaume de Bonnœil
pour avoir les jeux de la Passion^ à Paris, à maistre
de Ernoul Gréban, lui fussent baillés et délivrés
des deniers de ladite ville, et sont iceulx jus clos
et scellés des sceaux de Jehan du Brimeux...
eschevins, et mis en un coffre en l'.chevinage de
la ville, tant et jusqu'à ce que on vora iceulx juer.
Et lequelle somme sera déduite sur ce que mesdits
sieurs vouront donner quand l'on jura ledit jus. »
(1) A. Dubois, op. fit.
1(X)
De ce qui précède, il résulte qu'un délégué de la
municipalité d'Abbeville est allé à Paris, chez l'au-
teur du mystère de la Passion et lui a acheté pour la
ville qui le députait, non seulement la partie matérielle
du drame, les manuscrits, qui peut-être étaient écrits
d'avance, mais encore le droit de représentation ; il
a même été stipulé que cette somme était payée une
fois pour toutes, puisque l'on n'aura plus à verser
« quand l'on jura ledit jus ». Il est probable que ce
drame a été composé exprès par Arnoul Gréban pour
Abbeville, sur la demande qui leur avait et 3 précé-
demment faite.
A côté des auteurs, il y a les copistes et les metteurs
en scène. « Toutes les fois qu'il s'agissait de jouer
un mystère ancien, les acteurs chargeaient un poète
expérimenté d'en revoir le texte, d'y introduire la
division par actes et par scènes, et d'y faire, s'il y
avait lieu, les changements nécessités par la diffé-
rence des temps et de la langue. Une première fois,
ce travail a été fait pour les Actes des Apôtres par un
chanoine du Mans, Pierre Curet ou Cueret, dont le
nom est cité par La Croix du Maine, mais la révision
de Curet n'avait évidemment servi qu'à une seule
représentation et n'avait pas laissé de trace. Il fallut
que les habitants de Bourges (1) eussent recours
aussi à quelque habile « facteur » ; ils s'adressèrent
d'abord à Jehan Bouchet, dont la renommée était
alors à son comble, mais le vieux procureur s'excusa,
en alléguant son grand âge et son peu d'entente des
choses dramatiques ; ils confièrent alors l'arrange-
ment du mystère à un docteur en théologie appelé
(1) En 1536.
101
Joîinn Clinponneau (1). » Ce qui se pn^^nil ,'i Boupo-os
avait également lieu eu Pieardie.
Ainsi, à Compiègne, le 14 uovembrel490, « a
esté ordonné faire mandement de 24 sols parisis
à messire Jehan Noël, à quoy a esté tenu à luy
pour le reste qui lui estoit du d'avoir faict les livres
pour jouer le mistère (2) » de la Passion ; et à
Amiens, en 1498 on paie « à Nicolas Leroux, notaire
en la Cour spirituelle dWmiens, la somme de
4 livres pour avoir escript par kayers la Passion de
Nostre Seigneur Jésus-Christ (3) » ; en 1499 « à
Pierre de Follies, prebtre, demeurant en l'abbaye
de Saint - Martin- aux - Jumeaux, en Amiens, la
somme de 22 sols qui lui estoient dus de reste pour
son salaire d'avoir besongné à faire et à esc rire
9000 lignes de rymmes de la Passion de Nostre
Seigneur Jésus-Christ (4). » Des lignes de rimes !î
Nous avons, malheureusement, peu de rensei-
gnements sur les auteurs nés dans notre province
ou l'ayant habitée. Les extraits qui précèdent nous
fournissent les noms de Michel le Flament,
Christophe, Siméon Sauvage, Antoine Lemaire et
Jean Obry, mais c'est tout ce que nous savons
sur eux.
Nous ne sommes pas mieux instruits en ce qui
touche Louis Chocquet, poète à Sainte-Maxence,
auteur d'un mystère représenté le 14 octobre 1538,
dans la ville de Compiègne, pour célébrer l'entrée
(1) Notice sur Jehan Cliaponneau, par- Em. Picot, p. 2.
(2) Archives municipales de Compiègne ; document cité par
M. Sorel.
(r3) Dubois, op, rit.
'A) ib. ib
%
(
102
rie la reine de Hongrie; même silence aussi relati-
vement à Sébastien Petit, auteur du jeu d'Elysée,
d'Acab et de Jézabel donné à Soissons le mercredi
après Pâques de l'an 1579.
Les frères Parfaict consacrent quelques lignes (1)
à Arnoul et Simon Gréban qui, d'après eux, sont
« nés à Compiègne en Picardie. Arnoul Gréban,
chanoine de la ville du iSIans, commença le Mystère
des Actes des Apôtres, par personnages. Simon
son frère, moine de vSaint-Richer-en-Ponthieu (2) et
secrétaire de Charles d'Anjou, duc du Plaine, acheva
ce poème. Ce dernier vivait encore en 1460, car il
composa plusieurs épitaphes sur la mort de
Charles MI, roy de France, en forme d'églogues et
de pastorales. Il mourut au ^lans, et y fut inhume en
l'éghse cathédrale de Saint -Julien, devant l'image
Saint-Michel, aucjuel lieu, dit La Croix du Maine,
se voyait sa tombe avant les premiers troubles et
séditions pour la religion. »
Pasquier, dans ses Recherches ne les oublie pas,
« tout cet entreget de temps, dit-il, jusque l'avène-
ment, du rov François F"" du nom, nous enfanta
plusieurs poètes, les uns plus, les autres moins
recommandés. Arnoul et Simon Gréban, nés en
la ville du Mans (3) dont Marot parle dans une
épigramme qu'il adresse à Hugues Sabel, son con-
citoven :
Les frères Gréban pnt Le Mans honoré.
(1) Histoire du Théâtre François, t. 2 p. 234 et suiv.
(2) M. A. Royer reproduit cette orthographe. C'est Saint-
Riquier qu'il faut lire.
(3j II y a là, d'après les frères Parfaict, une erreur manifeste
de Pasquier. Le vers de Marot signifierait seulement qu'habitant
Le Mans, les frères Gréban l'ont illutré par leurs œuvres.
« Je crois, ajoute Pasquier, que les deux Gréban
frères furent grandement célébrés par les nôtres,
car Jean Le Maire en sa préface du Temple de
Venus, les met au nombre de ceux qui avaient
mieux écrit en notre langue. Le semblable fait
Geoffroy Thory en son Champ Flory. » C'est aussi
ce qui a lieu dans le prologue des Actes des Apôtres
(édition de 1540) d'où nous détachons les vers
suivants :
Simon Gréban, bon poète estimé
Même en son temps, print la peine d'écrire, ^
Comme le vois moult doulcement rithmé.
Un frère il eust, Ainoul Gréban nommé,
Gentil ouvrier en pareille science
Et inventeur de grande véhémence.
Mais les Gréban sont-ils picards? Ce point qui
jusqu'ici semblait hors de doute, paraît au contraire
devoir être résolu dans le sens de la négative, grâce
au travail dont^BL Gaston Paris et Gaston Raynaud
font précéder le mystère de la Passion d'Arnoul
Gréban.
Nous croyons devoir faire remarquer que si
Compiègne revendique les Gréban par l'organe de
M. Sorel; ^IM. Haureau et D. Piolin, du Mans, ont
renoncé pour leur ville à l'honneur d'avoir vu
naitre les deux poètes (1). Un autre Manceau, du
XVI' siècle celui-là, La Croix du Maine s'exprime
ainsi (2) : « Simon Gréban, secrétaire de Monsieur le
Comte du Maine Charles d'Anjou, natif de Com-
piègne en Picardie, qui fut cause qu'il s'appela Simon
(1) Par contre, M. Arthur de Marcy, de Compiègne, attribue
les Gréban au Mans.
(2) Bibliothèque Franroiso, 158i.
loi
rl(' (\v.ni»i(\ii'iu\ t'iviv «rAriv^uld Gi'.:^jan, chiinDliio de
réglisc (lu Man^. 11 a continu:'^ le livro des Actes
cl.' s Apôtres commencé par son frère Arnoul... il a
osei'ii plusieurs élégies, complaintes et déplora-
fions... M'^pitnphos sur la mort du roy de Franee
Charles MI... la si)lière du Monde qu'il appelle
autrement les vertus de l'Espère du Monde, impri-
mée avec un vieil almanach, etc.. Il a traduit, par
je commandement du roy de France Philij^pe-le-Bel,
un livre intitulé le Ciœur de Philosophie (1) im-
primé a Paris par Philippe-le-Noir Tan 1520, mais
je ne sçay s'il y aurait point taulte au livre imprimé.
Car s'il estoit ainsi qu'il eust flori soubz le règne du
dit Philippe et de Charles VII ce seroit chose trop mi-
raculeuse; (jui est cause que je pense qu'il y ait faulte
en l'impression du livre, qui dit sur la fin que
ce livre du Cœur de Plhlosophie aye esté traduit
par ledit Simon Gréban, par le commandement (hi
Ivov Philippe-le-Bel; car c'est chose toute asseurée
qu'il florissait sous le régime de Charles VII lequel
mourut en l'an 1461. Nous avons plusieurs de ses
compositions escrites à la main et non encore impri-
mres (.2). »
Après avoir rappelé ce passage, MM. Paris et
Raynaud se demandent « qui a pu induire La Croix
du Maine cà reconnaître dans ce Simon de Com-
j)iègne qui dédiait son ouvrage à Philippe-Ie-Bel,
(i) La Croix (lu Maine, disent MM. Paris et Raynaud, entasse
iri confusion sur confusion, L'Epêre du Monde qu'il donne
comme un ouvrage distinct du Ciieur de Philosophie n'est
qu'une partie de ce livre, la seule à vrai dire où il soit parlé
de Simon de Compiègne.
(2) La Bibliothèque du siour de La Croix du Maine, Paris,
Abei L'Angelier, 1584, in-f°, p. 56.
'*-■-» a* >» -. ..^^. ..
105
Simon Gréban qui, de son propre aveu, florissai^
sous Charles VII ? C'est ce qu'il est inqwjssible de
deviner : le livre qu'il avait sous les yeux ne prête en
aucune façon à cette confusion. Cette identitication
absurde est cependant la seule preuve qu'il appuno
à l'appui de son dire. Pour rendre possible un
rapprochement que rien au monde ne justifie, il s'est
avisé de supposer une faute à l'impression, mais
cette hypothèse est tout à fait inadmissible. Non-
seulement le L/6VV c/j PMÏo^jp'uj porte après le
titre : Translaté de latin en franc. lis à la retjaeste
de Philippe-le-Bel, rotj de France ; non-seule-
ment Vexplicit répète la m mu- formule, non-
seulement dans sa dédicace, évidemment remaniée
par celui qui a procuré l'édition de \'érard, mais
authentique i)ar le fond, Simon do Compiègne
s'adresse à son « souverain seigneur, Philippe-le-
Bel, roy de France », nuis le style, malgré le
maladroit rajeunissement qu'il a sabi, porte, autant
que les idées, le cachet du temps de Philippe IV
ou de Louis XI. On no peut pas davantage sju-
tenir, comme l'avait imaginé Pr )S.)or Muvhan 1, et
comme l'a fait M. A. S^rel, que Sini )n Greban
n'aurait été que le réviseur d'un liv['e [)lus an -icn,
du à maître Aignon et dédié par lui â Philippe-le-
Bel. C'est bien Simon de Compiègno qui [)arle dans
la dédicace, et quant à la notice où il est \ydv\é de ce
« maistre Aignan » à côté de « maistre Svmon de
Compiègne qui fut moine de Saint-Richier-en-Pon-
thieu », il faut l'entendre en ce sens que Simon de
Compiègne traduisit une partie de sa compilation,
celle qui est relative au C un put et nu K d."ndi''r, du
106
latin d'un maître Aignan qui vivait peu de temps
avant lui, et dont Touvrage est arrivé jusqu'à
nous (1) »
En présence des arguments fournis de part et
d'autre, devons-nous renoncer aux Greban pour la
Picardie ou simplement dire avec le philosophe :
Que sais- je f
Notre province, d'ailleurs, compte d'autres poètes
que l'on ne peut lui contester. C'est ainsi que les
frères Parfaict citent encore JeanMolinet ou Moulinet,
qui naquit à Desvrennes « en Picardie, fit ses études
à Paris et devint, par la suite, gard'e de la biblio-
thèque de Marguerite d'Autriche, gouvernante des
Pays-Bas, et chanoine de la Collégiale de ,Valen-
ciennes, ville du Haynaut. Il composa entre autres
ouvrages, un recueil de choses arrivées de son temps,
depuis 1474 jusqu'en _15Q5, qui n'a point été impri-
mé (2). »
On a de lui (3) : Histoire du Rond et du Quarré, à
cinq personnages, et imprimé par Antoine Blanchard,
sans lieu ni date; les Vigiles des Morts, par person-
nages, imprimées à Paris' par Jean Janot, sans date.
(1) Le Mystère de la Passion cVArnoul Greban, publié
par G. Paris et G. Raynaud. Introduction, p. X et XL
(2) Les frères Parfaict, op. cit.
['i) Du Verdier, Bibliothèque françoise.
LES ACTEURS
L n'y avait guère au xv° siècle de pro-
fession d'acteur à proprement parler;
ceux qui acceptaent de jouer un rôle
dans un mvstère étaient des habitants de
la ville où la fête se donnait, avant leurs
travaux professionnels et occupant leurs
loisirs à apprendre les vers qu'ils devaient réciter
non-seulement pour la réjouissance de leurs conci"
toyens, mais aussi pour leur agrément personnel.
Quelques-uns le faisaient bien par pur dévouement ;
mais quel que soit le motif qui les guidait et malgré
la rétribution qu'ils recevaient il n'y avait pas, au
début surtout, de comédiens par métier. Aussi ne
serons-nous pas étonnés de voir des prêtres remplir,
tantôt le rôle du Christ, comme à Metz où l'un d'eux
faillit périr sur la croix (tant ceux qui jouaient
avec lui avaient pris la chose au sérieux et croyaient
que cétait arrivé) tantôt, comme à Amiens, les
rôles les plus singuliers, même ceux de diables !
Dès 1402 ou 1403, nous trouvons établi le vieil
usage des représentations à Amiens. Dom Grenier
108
signale (1) le passage suivant de lettres de rémission
qui ne laisse aueun doute à cet égard : « comme
la veille de Saint-Firmin, les jeunes gens de la
ville d'Amiens ont accoustumé de sov jouer et
esbattre et faire jeux de personnaiges, Jehan le
Corier se feust accompaigné avec plusieurs entants
de ladite ville qui faisaient un jeu de personnaiges...
L'un desdits jeunes gens déguisés tenant, comme
un messager, un glaviot en sa main,... etc. »
A Xoyon (1475) la Pa^sio.i est jouée par des habi-
tants auxquels, par permission du chapitre, se
joignent des chanoines et des chapelains.
A Abbeville (.29 janvier 1402) Guillaume Bournel,
lieutenant de monseigneur le seneschal de Ponthieu,
sire Jehan Landier, Maiheu àd Pont, Bernarl de
Mav et Maiheu de Beaurains sont commis à la
conduite et gouvernement du jeu de la Vengeance.
Sont-ils là simplement comme organisateurs et
metteurs en scène, n'ont -ils pas plutôt, tous ou
presque tous, ajouté à ce titre, ainsi que cela
arrivait souvent, celui d'acteurs chargés des prin-
cipaux rôles, afin de mieux surveiller la représen-
tation i C'est ce qu'il est impossible de préciser
d'une façon absolue ; mais la seconde hypothèse
nous semble assez vraisend)lable.
A Xoyon (30 mar.s 1 17<S) ce sont les enfants de
chœur qui jouent rAnnont-iation.
A Amiens (28 octobre lll.'l) les confrères du Saint-
Sacrement donnent la Passion et la Résurrection.
En 1443, le 5 août, à la venue du Dauphin de
(1» Introdurlion à IJIistoire de Picardie, p. 402.
109
Vienne, Jehan Lemarmier, Adrien le Painctre et
Guillaume Sauwalle se font remarquer par leur
talent.
En 1448, les eompagnons de la paroisse Saint-
Firmin jouent un mystère devant la Cathédrale.
1450, Motin et ses compagnons d'une part, Jehan
Sagnier, Guillaume Sauwalle et leurs camarades,
d'autre part, donnent des représentations.
1456, Guillaume Sauwalle, Colinet, Mouret q}
Bertremieu Midi (1) jouent en chars dans la ville.
Le 27 juin 1480, Jacques le Messier et ses compa-
gnons donnent la Me de Saint-Denis. \'ers cette
époque, il se forme une véritable association entre
les artistes qui se réunissent en troupe. Ainsi, eu
1483, lors du passage de la Dauphine, nous voyons
Robert Le ^Manguier , Mercher et autres des
paroisses Saint-Souplis, Saint-Leu, Saint-Firmin,
Saint-Germain, Saint-Remv et Saint-Martin jouer
quelques pièces; le meilleur acteur, au dire du Cori)S
de ville, est Pierre Dury. Ce dernier avec Pasquier
de Bettembps et autres, montre l'histoire de Salomon
et la création de la maison de Franco [)ar Frani hus.
En lt87, Pierre de Dury, Jacfjues Han h>n, Jehan
Destrée et autres, célébrait la i)rise de 'i'hei\)uanne
et la rencontre advenue auprès de Bethune par
M. Deskerdes et aultres capitaines, à l'encon re du
duc de Gueldre, du comte de Naussot et aultres
tenant le parti du duc d'Autriclie (2). »
En li:jy, Jehan Delaby, Miquiel Deleane, Guerard
(1) Tous ces noms sont cités par M. A. Dubois.
(2) Dubois., op. '-il.
110
de Fiers et autres racontent T histoire de Saintes
Marguerite.
En 1494, les compaignons d'Abbeville viennent
en représentation à Amiens. C'est la première troupe
nomade que nous rencontrons, mais en réalité ce
n'est de sa part qu'une excursion, presque une
politesse à une ville voisine, sans doute à charge de
revance : nous verrons le même fait se reproduire
plus d'une fois.
En effet, l'année suivante, Amiens reçoit les
acteurs de Tournay; ceux-ci ont accompli un plus
long trajet, c'est un véritable voyage, pendant lequel
ils ont dû s'arrêter en diverses localités pour la
plus grande joie des habitants.
Les grands vicaires jouent le mystère de Saint-
Joseph, le 3 mars 1597 à la charge par eux d'ob-
server en toutes choses la plus grande décence.
C'est ce qui résulte du texte suivant, cité par Dom
Grenier : « Magni vlcarii Ecclesiœ Ambianensis
petierunt et obtinueriuit a dominis licenticun ludencU
in choro hujus ecclesiœ Imlum Joseph, proviso quod
ipsi vicarii nec non pmeri choriprofetœ Ecclesiœ non
discurrant per vicos et plateas civitatis Ambianensis
de nocte neque die, faciendo dissolutiones cdiquando
per eosdeni fieri solitas. » Cette pièce se jouait,
comme nous l'avons dit plus haut, sur le parvis de
la Cathédrale ainsi que le prouve cet autre texte :
« Domini licentiam et congerium donaverunt vicariis
ecclesiœ ludendi hoc anno die doniinica Lœtare
Jérusalem supjra parcisium ludum seu mysterium de
Joseph . »
En 1499, « Pierre Bonnart, preotre, faict, au jeu
111
de Dieu, le personnage de Lucifer. » (1) Ce n'est pas
sans étonnement que l'on voit un membre du clergé
chargé d'un rôle aussi peu en rapport avec le carac-
tère dont il est revêtu !
A Doullens, la même année, Pasquier de Béthem-
bos, Nicolle Capperon, Pliilippe INIarchant, prêtres,
obtiennent un vif succès avec la Passion et la
Résurrection de Jésus-Christ.
A Senlis, en 1501, les habitants jouent le mystère
de la Sainte-Hostie ; en 1527, Jean de la Motte,
Pierre de Brave et autres jouent la vie de Saint-
Roch.
A Soissons, en 1530, Albin de Avenelles, chanoine
et chantre de la Cathédrale, Adrien Lecocq, chape-
lain, Crépin Hourdes, prêtre religieux de Saint-
Crépin-le-Grand et autres, fondent la Confrérie dite
des douze apôtres, composée, nous dit Dom Gre-
nier, de quatre-vingt-six personnes, dont quatorze
représentant Jésus-Christ, Saint-Jean-Baptiste et les
douze apôtres, et soixante douze, le nombre des
disciples ; que les premiers assistaient à la
procession le jour du Saint-Sacrement, en habits
conformes aux personnages qu'ils représentaient.
L'évêque leur permet de faire célébrer solennel-
lement, le dimanche dans l'octave du Saint-
Sacrement, la mémoire de la Passion, à condition
qu'après l'office, ils se retireraient modestement,
deux à deux, pour dîner honnêtement sans ivro-
gnerie, sans murmures et à frais communs, tant
des absents que des présents; enfin, il leur accorde
{l) Dubois, op. cit,
115
quarante jours d'indulgence, aux jcHirs des fêtes
de la Confrérie qu'ils s'approcheront des sacre-
ments (1). Dans la même ville, (en 15G5) Pierre
Lesueur meurt subitement en scène.
A Péronne (en 1533) quatre bourgeois et des
prêtres jouent « la vie de Madame vSaincte-Barbe ».
En 15G3, ils seront organisés en Confrérie des
Apôtres ou de la Passion.
Enfin, à Saint-Quentin, (en 1567) les confrères et
compagnons de l'Hôpital Saint-Jacques, jouent, pour
célébrer la fête de ce saint, l'histoire de sa vie.
Ce qui précède nous permet d'établir une liste
des principaux acteurs de la Picardie au xv' et
XVI** siècles. Ce sont, pour :
Abbevillk
146^. Guillaume Dournel;
Jehan Landier ;
Mahieu de Pont;
Bernard de Mav ;
Mahieu de Beaurains.
1491. Les Compaignons d'Abbeville ;
Amiens
1^02 ou 1403. Jehan le Corier.
1413. Les Confrères du St-Sacremenl.
1443-1450. Guillaume Sauwalle.
1443. Jehan Léman nier.
Adrien le Painctre.
1448 Les Compagnons de la Paroisse St-Firmin-le-
Confesseur.
(I Doin rtienier, Introduction k i"Hi>foir'^ de la Pirprdie.
1 1 :>.
14r>0. Jehan îSaguit'r.
1480. Jacques le ^lessicr.
Pierre Du ry;
Pasquier de Béthembos ;
Robert le Manguier ;
Mercher.
1481. Jehan Renault ;
Les Compaignons des paroisses Saiut-Leu,
>Saint-Firmin, Saint-Germain, Saint-Remy,
Saint-Martin, etc.
1187. Pierre de Durv ;
Jacques Randon;
Jehan Destrée.
1489. Jehau Delahy ;
Michel Deleane;
Guérard de Fiers.
1498. Pierre Bonnard, prêtre.
Les membres de la Confrérie de Xotre-Dame-du-
Puy ne doivent pas, non plus, être oubliés ; nous ne
faisons que les mentionner ici pour mémoire, devant
consacrer un chapitre spécial à leur puissante société.
DOULLENS
1499. Pasquier de Béthembos;
NicoUe Capperon ;
Philippe Marchant, prêtre.
NOYON
1475. Des habitants de la ville, les chanoines et
les chapelains.
1478, Les enfants de chreur.
114
Péronne
1533. Quatre bourgeois et des prêtres.
1563. Confrérie des Apôtres ou de la Passion.
Saint-Quentin
1567. Les confrères et compaignons de l'Hospital
St-Jacques.
Senlis
1501. Des h'àhiianis^ no nmdli habitantes;
1527. Jehan de la Motte.
Pierre de Brave.
SOISSONS
1530. Albin de Avenelles, chanoine ;
Adrien Le Cocq, chapelain;
Crépin Hourdei, prêtre.
1565. Pierre Le Sueur.
Les acteurs étaient luxueusement vêtus, ainsi que
nous l'ont prouvé les descriptions de leurs costumes;
plusieurs d'entre eux faisaient les frais de ces cos-
tumes et, sans doute aussi, payaient ceux de quelques-
uns de leurs camarades moins fortunés. Enfin,
nous avons vu que les plus riches ne reculaient pas
devant la dépense d'un buffet où les spectateurs pou-
vaient se rafraîchir aux frais de la troupe.
Ce goût des habitants de la province pour le théâtre
se manifestera encore très vif au xviii^ siècle où les
comédies en chambre obtinrent un assez grand
succès ; mais au xix*" siècle il dipsaraîtra complète-
ment des villes de Picardie.
Subventions et dépenses diverses
Droit des pauvres. — Censure
ouu avoir la satisfaction d'entendre des
mystères, les villes subventionnaient
des troupes. Un chapitre précédent
-^ nous a appris qu'Amiens, par exemple,
possédait au début du XYf siècle ses
décors, ses échafauds nommés hoiuxls^ etc.; nous
allons maintenant constater un fait nouveau : les
municipalités paient les acteurs. Pour cette étude,
que nous ferons le plus rapidement possible, nous
citerons quelques textes relatifs à plusieurs localités,
les groupant par région et suivant pour chaque pays
l'ordre chronologique.
Abbeville, 1451. — Les artistes chargés de jouer
le Mvstère de Saint - Quentin reçoivent cent sols
parisis.
1451. — Un compte de l'église, ainsi conçu : A
capellanis hujus ecclesiœ pro parte sua hourdi, liidi
Passionis et dont lusoribus dicti ludi dati IIII
lib. XVI sol,,., item lusoribus ludi Passionis, nous
fait connaître la part prise par le Chapitre, à côté de
la ville, aux dépenses résultant du jeu de la Passion;
1 10
l^itin, rii 14(j.'2, la numioipalitô vote5(Mivros pinir
l'aire représenter la ^'engeance de la Passion.
Amiens, 1413. — L'échevinage accorde aux con-
frères du Saint-Sacrement « une amende de LX sols
parisis pour eulx aider à supporter les grands
frais qu'ils avaient eus et soutenus à faire, es lestes
de Pentecoustes dernières passées, le mystère de la
Passion X. S. J. C. et de la Résurrection, meisme
pour les frais et despens des hourds où furent logiés
Messieurs les bailli, mayeur^ esclievins et plusieurs
conseillers de ladite ville. »
1427 _ i^e 11 août 1127, dit M. Dusevel, il est"
alloué 20 livres parisis <j aux confrères et com-
pagnons pour avoir remontré au peuple le mystère
de la Passion de Xotre Seigneur Jésus Christ, afin
de donner exemple au peuple de la très cruelle mort
et souffrance qu'il veult endurer pous le salut de
humain lignaige ».
1413. — Le 5 août les acteurs qui ont joué devant
le dauphin de Vienne reçoivent 3,2 livres parisis.
1448. — Le frère Michiel, jacobin, touche 24 livres
pour le mystère de sainte Barbe qu'il est autorisé à
jouer. La même année les compagnons de la paroisse
de Saint-Firmin-le-Confesseur sont gratifiés de deux
kannes de vin, à raison du mystère joué devant la
cathédrale.
1450. — Une kane de vin à Mot in et ses com-
pagnons, 11 sols à Jehan Sagnier et ses camarades;
voilà la dépense de cette année.
1456. — Guillaume Sauwalle et autres touchent
16 sols pour jeux sur chars.
117
1473. — Le jea de Odengier coûte deux kanes
de vin, soit 6 sols.
1480. — Même dépense avec le mystère de saint
Denis.
1483. — Dix histoires par personnages sont
payées aux acteurs douze livres ; de plus, les
meilleurs artistes reçoivent, comme récompense
extraordinaire, 10 sols ; des jeux sur chars sont
rétribués GO sols; quatre ans plus tard, d'autres
pareils coûteront 72 sols.
1489. — Le mvstère de sainte Colombe ne revient
qu'à 12 sols.
1494. — Quatre kanes de vin sont offertes aux
compagnons d'Abbeville ; Tannée suivante, ceux de
Tournay n'en recevront que la moitié ; les acteurs
sur chars toucheront 50 sols.
1499. — « A sire Pierre Bonnart, prebtre, qui au
jeu de Dieu fait le personnaige de Lucifer et à ses
compaignons qui firent les pei'sonnaiges des diables
au dit jeu, donné po'i.r boire 35 sols. » Nous ter-
minons par cette citation curieuse la partie rela-
tive à Amiens ; passons à
Compiégne ,' 1475. — Pendant trois jours on
représente la vie de sainte Barbe ; pour permettre
aux acteurs de « supporter les frais des hours
et habillemens qu'il leur avoit convenu », le corps
municipal leur accorde 60 sols parisis.
1476. — La seconde représentation de ce. mystère
a lieu entièrement aux frais de la ville et lui coûte
4023 livres, 6 sols, 8 deniers.
118
Laon, 14G3. — Huit livres parisis prises sur la
bourse commune sont données, comme gratification,
aux acteurs qui ont joué la Passion.
Noyon, 1478. — Le chapitre gratifie « de riches
vètemens et des joyaux d'une béguine » les enfants
de chœur qui représentent l'Annonciation.
Péronne, 1445. — Le 15 mai, les habitants sont
prévenus que l'on jouera bientôt le ^Mystère de la
Nativité. Les registres de l'Hôtel-de-Ville portent,
en eftet, à cette date, la mention suivante ; « auquel
jour, sur la requeste baillée par les compaignons qui
ont préparé faire ung jeu du Mystère de la Nativité
Nostre Seigneur, en la ville, le lundi des festes de
Pentecouste, par laquelle ils requerroient que on
leur donnast 10 livres pour aidier à payer les frais
et despense dudict jeu , on a esté d'accord que la
ville leur donnera cent sols pour aidier à payer leurs
despens et est le mieulx que l'on pooit faire, veu
les affaires que la ville a de présent. »
1483. — Le 8 mai, les maieur et eschevins « sur la
requeste faicte par tous les joueurs du jeu Monsieur
Saint-Sébastien, lesquelz requièrent à Messieurs que
leur plaisir soit leur donner pour convertir aux
grans frais qu'il leur convient supporter à l'occa-
sion d'icelui jeu aulcune somme d'argent, vue la
dicte requeste et qu'ils ont bien joué et faict honneur
à la ville et aussi pour la révérence du benoist
Sainct-Sébastien, leur ont donné X livres.
15G3. — Enfin, et cette fois ce n'est plus la ville
mais le chapitre de Saint-Fursy qui fait preuve de
générosité, il • sera distribué cinquante livres aux
111)
apôtres de la Passion du Saint -Sacrement (1) »
Ainsi, sauf deux exceptions à Péronne et à Abbe-
ville (et à vrai dire elles ne font que confirmer la
règle générale) nous voyons les villes venir au
secours des organisateurs des fêtes et accorder une
subvention, limitée sans doute à chaque représen-
tation, mais ayant tous les caractères des subventions
modernes dont le but est d'aider les directeurs à
couvrir les frais de leurs théâtres, frais qui alors
étaient considérables puisque le mystère de sainte
Barbe joué aux dépens de la ville de Compiègne
lui coûta plus de 4000 livres ; or, très souvent, les
recettes provenant de la location des places était infé-
rieure, et de beaucoup, à cette somme : d'où la
nécessité de voter quelques fonds en faveur des
artistes de bonne volonté, qui demandaient, non à
réaliser de grands bénéfices, mais à rentrer dans
leurs déboursés.
En dehors de la subvention proprement dite, il y
avait d'autres dépenses que les villes prenaient à leur
charge et qui s'adressaient non plus à tout l'en-
semble de la représentation, mais spécialement à un
objet déterminé. Ainsi, en 1445, Messieurs décident
qu'ils dîneront sur leur « hourt faict au jeu de Dieu
le jour que on juera ledict jeu, aux despens de la
dicte ville. » En 1455 et 1459, même résolution : à
cette dernière date, le Mystère de Saint-Christophe
dure trois jours, pendant lesquels Guillaume Magot
(1) Nous donnons ce texte tel que nous le trouvons dans
YHistoire de Péronne, de M, Dournel, mais sans en garantir
la lecture ; il nous semble, au contraire, qu'il y a là au
moins deux mystères distincts : la Passion et le Saint-
Sacrement.
1-20
« [)atichier t) a rhonneiii- de nourrir les autorités
municipales : Y addition s'élève à cent sols ; en 1460,
le même traiteur se contente de 74 sols, lors de la
représentation du Mystère de Sainte-Barbe.
A Compiègne, le 10 novembre, a été ordonné de
faire mandement de GO sols parisis pour poissons
par lui baillez aux personnages d'apostres qui ont
avdé à jouer le ^Ivstère de la Passion Nostre-Sei-
gneui-, au jour de la Penthecouste dernier passé...
Et à Mallieu ^>nesse, tonnelier, 16 sols parisis pour
plusieurs tretteaux par luy baillez tant à faire le
Paradis comme le Gouffre, jouer icelui mystère (1) » ;
d'autres fois il faut payer aux étuciers le nettoyage
des personnes chargées du rôle de diables ; ces
acteurs qui se noircissaient la figure et les mains
allaient ensuite se laver aux frais de la ville (2).
Il ne faudrait pas croire que les villes seules aient
fait la dépense des mystères ; de riches personnages
s'offraient aussi ce luxe. Ainsi, le 13 octobre 1476,
jour de son mariage, ^lichel Roye donne à ses invités
le plaisir d'assister à une représentation de ce genre.
Le droit des pauvres était-il perçu en Picardie?
nous en doutons. Certes, il existait, en France, à
l'époque qui nous occupe, et l'on connaît l'arrêt du
Parlement (27 janvier 1541) par lequel il est permis
(1) Archives municipales de Compiègne — Sorel op. cit
(2> t< A VVaitier de Vismes, estuveiir, pour ceux qui firent
les diables à Thistoire du jugement... au hourd du marché,
lesquels s'en allèrent netoyèr et estaver aux estuves dndict
Waitier. » (Comptes des Argentiers (rAl)l)eville, année 14()6,
cités par M. Louandre.l
121
à Cliarles Le Rover et autres, entrepreneurs du
jeu et mystère de VAncie/i Testament de jouui- à
Paris les pièces de leur répertoire, et dans lequel il
est dit : « et à cause que le peuple sera distrait du
service divin et que cela diminuera les aumônes, ils
bailleront aux pauvres la somme de 1000 livres
tournois, sauf à ordonner une plus grande somme, t>
Par arrêt du 10 décembre suivant (1), cet impcM fnt
rendu proportionnel en ce sens qu'il devait être
prélevé seulement sur les bénéfices de la troupe et
non sur la recette brute.
Mais ces textes semblent ne s'api)liquer (ju'à Paris
et do nulle manière à notre province.
Il est, d'abord, îi remarquer qu'il n'est fait uni le
part mention chez nous de la perception de ce droit ;
en outre, le motif invoque dans l'arrêt ci-dessus
n'existait pas en Picardie; le i)ublic n'était pas dis-
trait des offices par cette bonne raison que le jour
où un mystère était joué, on chantait la messe de
grand matin et les vêpres pendant l'entr'acte de
midi.
Plusieurs délibérations, notamment celles du cha-
l)itre de Laon (1(3 mai 14(34, 14r)5, et 2(3 aont 147(3)
sont formelles sur ce point : « on chantera la messe
avant huit heures et les vêpres avant une heure. » Le
motif de l'impôt en faveur des pauvres n'existant
pas, il était logique que l'impôt lui-même ne fut pas
établi. ,
(1) Jules Bonnassies. Les spoclacics forains ri lu romcclio
française. — Paris, 1875, in-12.
!.
122
Quant à la censure^ elle fonctionnait, déjà sévère.,
mais cependant libérale, si nous en jugeons d'après
les livrets admis par elle. Il est vrai que notre époque
est beaucoup plus prude et se scandalise bien plus
facilement que le xvf siècle, sans être pour cela plus
morale.
Les preuves de Texistence et du fonctionnement
de la censure abondent. Dom Grenier, après nous
avoir dit que les habitants de Guise représentèrent
le mystère de saint Jacques, ajoute que : « les habi-
tants de Vadencourt (1) firent une supplique au cha-
pitre de Laon pour jouer publiquement une prière
en rhonneur de sainte Foy. Le chapitre exigea que
cette pièce serait, pendant trois mois, entre les mains
du butillier, afin d'être examinée. »
A Senlis, le chapitre sachant que l'on devait
jouer le mystère de la Sainte-Hostie, députe deux de
ses membres « ad visitaridiun ludain seu niysteriain
Hostiœ Sacrœ queni ludere intendant nunnidli habi-
tantes hiLJus villœ », (2 septembre 1501). Vingt-six
ans plus tard , il autorise « ludendi vitam sancti
Rochi absque insole ntiis faciendis. » De même à
Péronne, en 1533, on ne laisse jouer la vie de
sainte Barbe qu'après en avoir examiné le manus-
crit et avoir fait promettre aux prêtres qui figurent
dans le drame de montrer leur rôle « permissuni est
presbyteris ludere^ pronusso quod presbyteri luden-
tes ostendant suuni rotulum doniinis. »
Jusqu'ici, c'est le clergé seul qui exerce la cen-
(1) Il s'agit ici de -Vadencourt, près Guise (Aisne\ et non
du hameau du même nom, commune de Maissemy, arron-
dissement de Saint-Quentin (Aisne).
123
sure. Eu 1567, uous la voyous aux mai us du corps
muuicipal do Saiut-Queutiu qui, à la date du 20 juiu,
permet aux coufrêrcs do riiopital Saint-Jacques de
jouer la fête de ce saint « à la charge que les dicts
suppliants leur monstreront ce qu'ilz doibvent jouer,
pour sçavoirs'il yaaulcunes choses deffendues (1). »
Que la censure ait été plus ou moins large, c'est
ce que nous ne pouvons dire puisque nous serions
forcément amené à la juger d'après les idées de
notre temps plutôt que d'après celles de l'époque où
elle Jlor'issaié déjà; mais ce Cjui est certain et incon-
testable, ce qui nous sufifit, c'est son existence aux
mains du clergé et des municipalités, c'est-à-dire des
autorités même de qui on dépendait, et qui accor-
daient ou refusaient les permissions de jouer les,
mystères. Le sort des pièces était entièrement remis
à leur discrétion.
(1) Registres de la Chambre du Conseil de la ville de Saint-
Quentin. — iVo/fs et documents sur la ville de Saint-Quentin
dans la seconde moitié du XVI^ siècle, par Georges Lecociî-
— Amiens, 1879, br. in-S".
DEUXIEME PARTIE
ALLÉGORIES. FARCES ET MORALITÉS
SPECTACLES POPULAIRES
ALLÉGORIES
"*»&•
ES grands mystères ne furent pas la
seule réjouissance du peuple; outre les
fêtes ordinaires, les feux de la Saint-
Jean, etc., dont nous n'avons pas à
parler ici, il trouva bientôt dans le
théâtre d'autres distractions qui exigeaient une
moindre dépense de temps et d'argent que les longs
drames qui viennent de nous occuper; ce sont les
farces^ les moralités et les allégories. Ces dernières
étaient simplement des tableaux vivants expliqués
par des inscriptions; quelquefois le commentaire
était donné par une actrice, réminiscence du conteur
que nous avons déjà rencontré , notamment au
prologue de la Passion d'Arnoul Gréban.
Bien que ces allégories fussent presque toujours à
la louange d'un roi ou d'une princesse, on comprend
que le nombre des échafauds sur lesquels on les
représentait pouvait s'accroître ou se restreindre
selon la fantaisie ou le bon vouloir des villes. Il v
avait bien une idée commune présidant à l'organi-
sation générale, mais rien n'empêchait d'ajouter
123
ou de retrancher des tableaux. En réalité, le res-
pect dû au personnage que l'on recevait, le temps
qu'on avait devant soi, les fonds dont on pouvait
disposer étaient les seuls guides en semblable ma-
tière.
Les allégories durent être en honneur dans toute
la Picardie et nous avons déjà signalé les tableaux
vivants. Cependant c'est surtout à Abbeville que,
grâce à M. i.ouandre, nous les voyons d'un usage
fréquent; aussi nous allons suivre pas à pas l'his-
torien du Pontliieu et lui faire plus d'un emprunt.
La première allégorie que nous puissions citer
ne remonte pas au-delà de la fin du xv*" siècle.
En 1493, le 17 juin, Charles MI faisait une entrée
triomphale dans Abbeville merveilleusement décorée
pour la circonstance. Huit échafauds, construits en
plein air, montraient des alléjjorics par tableaux
vivants.
Sur le premier de ces échatauds, dit ^L Louandre,
on remarquait une jeune fille habillée en moyen
estât, figurant une marchande, ou pour mieux dire
la cité d'Abbeville accompagnée de trois autres filles
Humble Service, Jocundité, et Léaidté. Ces person-
nages tenaient des écriteaux sur lesquels on lisait
Ave Maris Stella. — Domine, salvum fac Regem)
au sommet du théâtre on avait mis en inscription :
.1 vc Ilex Xoslcr
O Charles, roy surtout très catholique
Je qui me dis estre AhhaiisviUa
A son retour joyeusement m'applique
Toy présenter Ave Maris Stella (l)
(!) Nous donnons le texte de ces vers d'après M. Louandre
1-29
Le second cclicifaud montrait une jeune tille
coiffée d'un diadème. D'une main elle taisait voir
une étoile de mer tournant sans cesse, de l'autre
des marins en prière placés au-dessous d'elle. Ou
lisait :
Avo Maris stolhi
A toy salut, estoille de la mer,
Mère de Dieu, souveraine et très forte, etc.
Plus loin, rAnnonciation ; « des filets d'iiypocras,
d'eau de Damas et de vin clairet jaillissaient de
chaque fleuron d'un lis qui décorait la scène. Eve,
accompagnée d'une multitude de pauvres femmes,
qui faisaient semblant de travailler avec beaucoup de
peine, apparaissait au rez-de-chaussée. » On voyait :
S Limons ilhid Ave
En reoordant le salut angelique
Que Gabriel prononcha de sa bouche,
Entretiens nous en estât pacificquo
A ceste fin que guerre ne nous touche
Voici maintenant la Vierge tenant un cierge d'une
main, deux clefs de l'autre. Sous elle des prison-
niers dont plusieurs aveugles. Comme légende :
Solvo vincla rcys
Aux prisonniers deslie leurs loyens.
Aux aveugles restitue lumière.
Garde le roy de tous maux terriens.
Requiers qu'il aist par toy grâce i)lainière,
Nous arrivons au cinquième théâtre où nous attend
un autre spectacle, non moins curieux. Jugez-en :
la Merge « pr assoit le bout de sa mamelle, et Je toit
\
130
lait T> sur un berceau richement décoré aux armes du
Dauphin. C'était TexpUcation de
Monstra te esse mat rem
Monstre toy estre amyable mère ;
Pour le Dauphin rechois notre requeste,
Prie celhii lequel sans paine amère
Fust ton fils de virginal acqueste.
La Vierge se montre à nous sous un nouvel aspect,
couverte d'un manteau rouge. Sur la frise on lit :
Virgo singularis
Vierge dicte sur toutes singulière,
Plus que nulle très doulce et amyable,
Entretiens nous, par ta digne prière,
Avec le roy en amour charitable.
Un autre échafaud nous fait admirer « une fille
bien acoutrée, debout sur une montagne de fleurs
et de verdure, tenant un enfant somptueusement vêtu,
et la tête ceinte d'un diadème de grande valeur, avec
ces mots en lettres d'or : Ego suin vita. Sous la
montagne et sur ses flancs, on remarquait une foule
de pèlerins et de voituriers auxquels la jeune pu-
chelle^ qui représentait la Vierge, montrait le che-
min qui conduit au salut. » Ce théâtre avait pour
inscription :
Vitam presta piwam
Ottroye nous vie parfaicte et pure,
Dresche le roy en chemin qui soit seur,
Là où il puist, en joyeuse ouverture,
Avoir Jésus pour son vrai directeur.
131
Enfin, on voyait dans le Paradis, la Trinité, neuf
chœurs d'anges, tout un orchestre céleste, avec cette
légende :
Sit laus Deo Pair y
Louons de cœur la sainte Trinité
Que nostre roy est en cest territoire,
Auquel Dieu doinct vivre en prospérité
Et obtenir des ennemys victoire.
Amen.
Il nous semble convenable de placer ici le récit
d'un petit acte qui fut donné à la même date et qui
ne doit qu'à cette circonsiance sa place en ce cha-
pitre. Cela nous évitera d'y revenir.
Ainsi que le lecteur le verra, c'est une poésie de
circonstance, qui fut très vraisemblablement com-
posée par un auteur du pays. Nous laissons ici la
parole à M. Louandre :
« ... Il y eut encore après le départ de Charles VIII,
le soir, sur le marché, divers spectacles et des
mystères qui devaient être représentés devant lui ;
mais ce prince ne fit que passer. Les registres
des délibérations de la ville contiennent une espèce
d'intermède fait en cette occasion. Chief souverain,
Abbevîïle, Bon Désir Jocundité, Humble Service
figurent dans ce petit drame. Abbeville ouvre la
scène et dit :
Oncques depuis que je suis née
N'eus telle récréacion,
Voichy une belle journée
Plaine de consolation.
Louange et jubilacion
En soit au benoit créateur !
132
Quand j'ai de mon chief vision,
Lequel est mon vrai protecteur,
Bon désir, seigneur débonnaire,
Comment le dois-je recepvoir!
Vous connaissez mon ordinaire..,
Bon Désir répond :
Je te Tamaine par la main,
Doulce Ab}3eville, prends léesse;
11 estdoulx, begnin et humain,
Fort, puissant, remply de proesse.
C'est le chief de toute noblesse :
Ton espérance doit en lui
Estre mise pour ferme adresse ;
Grand honneur te fait aujourd'hui
Ta maison de jocundité
Lui doit ouvrir premièrement.
Et ta salle de beaulté
Ornés de beau parement...
Le chief souverain remercie Abbeville , et la
conversation continue sur le même ton et avec les
mêmes agréments. »
Franchissons rapidement un espace de vingt-et un
ans. Nous serons encore dans la même localité, c'est
encore un roi que l'on va magnifiquement accueillir,
mais cette fois il sera accompagné d'une jeune prin-
cesse de la maison d'Angleterre, qui venait de
traverser la ^Manche pour régner en France.
Nous voilà donc en 1544, à l'époque du mariage de
Louis XII, avec Marie, sœur du roi d'Angleterre.
Abbeville, qui reçut les deux époux (c'est dans ses
murs qu'on leur donna la bénédiction nuptiale)
133
Abbeville assista encore à de nombreuses réjouis-
sances. M. Louandre, le guide excellent que nous
suivons fidèlement dans cette partie de notre étude,
nous apprend que « la reine entre dans la ville
au bruit des cloches et du canon. Les rues où
devait passer le cortège avaient été nettoyées avec
le plus grand soin, et, de distance en distance, on
avait dressé des théâtres où les comédiens de la
fosse aux ballades représentaient plusieurs beaux
-et joyeux mystères et des allégories en l'honneur
de la reine et du roi. Sur l'un de ces théâtres, l'on
avait construit un navire avec ses mâts, ses hunes,
ses avirons et son gréement complet, pour lequel
on avait employé deux cents brasses de cordes. —
Ici, c'est un serpent à sept têtes qui jetait en abon-
dance du vin blanc, à l'heure un petit devant et
après que icelle dame passait. Là, c'était un lis
entouré de roses, duquel lis sortait comme dessus
vin blanc et vermeil. Plus loin, on vovait un beau
verger, nommé le Verger de France, et de ce
verger sortaient deux enfants habillés en lans-
quenets, qui portaient à la main des bannières de
taffetas blanc fleurdelisées, et conduisaient deux
porcs-épics au devant d'une belle jeune fille qui
représentait Marie d'Angleterre. Sur un autre théâ-
tre, Eve, vêtue d'une longue robe, se promenait dans
le paradis terrestre, et en sortait par une porte
dorée. » C'était ainsi une longue suite de merveilles,
accumulées pour le plaisir des yeux : triste
consolation offerte à une jeune fille sacrifiée par
les besoins de la politique et mariée à un vieillard
goutteux !
9
134
Encore une allégorie, en 1527, pour l'entrée du
cardinal d'Yorck, ministre de Henri VIII (1).
Enfin, c'est le dernier exemple que nous ayons
à citer.
Lors du passage de la reine Eléonore à Abbeville,
on joue encore une allégorie.
Le Seigneur souverain s'adressant à la reine lui
tint ce langage :
Abbeville beaucoup famée,
Et de nous grandement aimée,
Toute prompte à gendarmerie.
Donne grands coups d'artillerie,
Nous recepvant en ses atours.
Elle ne a chasteau ni tours
Que poumons n'aist toujours gardé
Est ofgneusement regardé.
La reine réplique par ces deux vers :
A bon droict dit grand bien d'elle,
Regardez, elle vous salue.
Abbeville, sous les traits d'une jeune fille, s'avance
vers eux et les complimente; à quoi la reine répond :
Si ne me aimiez de corps et d'âme
Vous n'eussiez faict tels appareulx ;
Vos mystères, qui n'ont pareulx,
Me plaisent fort et me récréent.
Elle demande l'explication qui leur est aussitôt
donnée des diverses allégories qu'elle aperçoit.
(1) Nous avons volontairement omis à la date de 1430 le théâtre
élevé sur la place St-Pierre, contre les murs du prieuré de ce
nom, lors de l'entrée d'Henri VI, roi d'Angleterre. Ce théâtre
montrait plusieurs sirènes. C'est là un simple tableau, plus ou
moins féerique, que l'absence de légende, devise ou inscrip-
tion ne nous permet pas de classer parmi les allégories. Nous
ne pouvions cependant le passer absolument sous silence.
1?,5
A la fin du xvi* siècle, nous trouvons encore une
allégorie, et cette fois, à Amiens. A l'occasion de
l'entrée en cette ville du roi Henri I\' (1594) on vit,
nous dit La Morlière, « hercule combattant, cha-
maillant et mettant à mort l'hydre fameuse par
tous les livres. » Un passage des Mémoires histo-.
riqucSj manuscrit de Décourt, cité par M. Dusevel,
nous donne de plus amples détails sur cette repré-
sentation et nous montre, pour la première fois, l'in-
tervention du Collège dont nous aurons à parler
avec tant de détails, un peu plus loin.
Decourt raconte qu'on « avait élevé des théâtres
dans tous les quartiers par lesquels Sa Majesté
devait passer. La décoration de ces théâtres était de
l'invention de Louis Andrieu, chanoine et principal
du Collège de cette ville. Le roi s'arrêta au premier,
qui était vis-à-vis la maison des douze pairs de
France, et où se trouvaient deux belles tilles, habillées
en nymphes : l'une représentait la France, l'autre la
ville d'Amiens ; elles répétèrent quelques vers à sa
louange ; il s'arrêta ensuite à un autre théâtre,
proche des halles, où il y avait cinq jeunes gens qui
récitèrent des vers sur ses principaux exploits ; à un
autre, dans le Marché-au-Blé, Sa Majesté se vit
représenter en Hercule domptant la ligue et l'hé-
résie. Celui qui faisait l'hercule répéta des vers sur
ce sujet. On y voyait, dans une cartouche, cet ana-
gramme sur le nom du roi :
Henricus Borbonius
Héros, robur, vincis.
Enfin Sa Majesté fit halte à un autre théâtre qui
136
était à l'église Saint-Martin. D'un côté, on voyait
Apollon avec les neuf Muses, qui chantaient ses plus
beaux triomphes; de l'autre était Bacchus ; il cou-
lait d'une de ses mamelles une fontaine de vin,
et de l'autre du lait. »
Tel est ce genre de distraction qui pouvait un
instant charmer les yeux par l'éclat des décors, la
richesse des costumes, la beauté plastique des figu-
rantes, mais qui ne devait présenter, somme toute,
qu\m attrait médiocre et un intérêt relatif.
FARCES ET MORALITÉS
^,,^^-s^ lEN que nous ayons parcouru la plus
.^^J; grande partie de l'Histoire du Théâtre
^^^^ dans notre province pendant les xv'
et xvi^ siècles, il nous reste encore à
nous occuper de divers sujets et tout
d'abord des farces et moralités, auxquelles nous
ajouterons, au fur et à mesure que nous pourrons
les rencontrer, les autres spectacles qui se présen-
teraient à nous sans mériter un chapitre spécial.
Nous verrons ensuite quels étaient les auteurs et les
acteurs des pièces données au public, enfin nous
nous arrêterons aux particularités dignes de retenir
un instant notre attention.
Principales représentations
Nous allons procéder en cette étude, comme nous
avons fait précédemment pour les mystères :
1449, Amiens. — Jehan Lemonnier et Jehan le
138
Bourgeois font « jeux de personnages et par signes. »
1456, Amiens. — Jeux de farce pour célébrer la
défaite des Turcs.
1464, Amiens. — Le 16 janvier, lors de l'entrée de
la reine Charlotte de Savoie « si furent toute la nuict,..
chansons et jeux de personnages pour la joye d'elle,
dont toute la ville fut fort rejoye. »
1468, Amiens. — Le Maître des farces s'appelle
Jehan Ostren. C'est à cette époque que l'on voit le
théâtre, dit M. Dubois, se rapprocher de la vie intime,
représenter des scènes du monde au milieu duquel
on vit. Le genre pastoral, le vaudeville, si on peut
appliquer ce mot à cette époque, sont inaugurés en
1481.
1481, Amiens. — Le 2 janvier, on donne Viiiche-
net et Rosette à la Taverne de famille; le 27 février,
Peu de grains et largement eau.
1482, Laon. — Il est payé « deux escus d'or aux
Compaignons de Saint-Quentin pour leurs peines
et salaires d'avoir, durant la feste bourgeoise des
vingt jours, venu dudit lieu de Saint-Quentin en la
ville de Laon et illuy joué plusieurs jeux de per-
sonnaiges. »
1483 et 1484, Laon. — Les a compaignons et
autres joueurs de personnaiges » de Saint-Quentin
viennent à Laon pour la fête des rois des Brayes.
1489, Laon. — « Certain nombre de compaignons
de la ville de Soissons vindrent jouer de personnages
du xx^ feste de cette ville. »
1490 , Laon. — « Certains compagnons tant
d'église que séculiers estant en nombre de vingt-
quatre personnes de la ville de Saint-Quentin et
139
ceulx de Soissons en nombre de douze personnes
vindrent jouer plusieurs moralisez, farces et autres
esbattemens durant trois jours. »
1496, Laon. — Les acteurs de Saint-Quentiu
viennent encore pour la fcte du roi des Braves.
1497, Laon. — Visite des joueurs de Péronnc,
Saint-Quentin et autres villes « lesquelz estoient
venus de chacune des dites villes dix ou douze
personnaiges. »
1498, Laon. — Nouvelle visite de la troupe de
Saint-Quentin.
1500, Laon. — Représentations données par les
Compagnons de Noyon (douze personnages) et
Chauny (dix).
1501, Laon. — La ville reçoit « une compagnie
de la ville et cité de Noyon de douze personnages,
une autre compagnie de la ville de Chauny de
dix personnages et deux compagnies de la ville
de Saint-Quentin de vingt-quatre personnages. »
1502, Amiens. Vingt-deux sols six deniers sont
donnés « à six compaignons et une fille pour
avoir joué aulcuns esbattements devant ^Messieurs. »
1611, Laon. — Chauny, Soissons et Saint-Quentin
contribuent encore à la célébration de la rovauté
des Braves.
1516, Laon. — Même fait touchant Soissons,
Chaunv et Ham.
1517, Laon. — Le 15 janvier, il est donné à Jehan
Prévost, roy de la feste des Bourgeois de Laon 100
sols pour les ménestrels, etc., 40 sols à « une
compaignye de gens d'église de Soissons, nommée
Rhétoricque » et autant « à une autre compaignye de
140
Bohain qui vieudrent jouer des jeuz de personnages »
à cette fête.
1518, Laon. — Cette ville reçoit la visite des
troupes de Chauny, Soissons, Saint-Quentin, Wailly
et Liesse.
1524, Laon. — Réception par le corps de ville
des deux bandes de Soissons, celle de Chauny et
celle de Vaillv.
1525, Laon. — Les praticiens viennent de Soissons
t cuydant faire les esbatemens par eulx accous-
tumez, ce qui leur a esté deffendu pour ce qu'en la
dite ville on ne faisoit aulcun esbatement » et re-
çoivent, comme indemnité, 40 sols.
18 juin 1529, Montdidier. — A la suite du traité
de Cambrai, la ville accorde une gratification à
Jacques Platel, Jacques Harlé et autres qui jouèrent,
ce jour-là, plusieurs moralités et farces pous récréer
le peuple à l'occasion de la paix.
15 janvier 1529, Laon. — M. Mathon signale à
cette date les documents : « Payé à Jacques Delobbe,
prêtre, 50 sols pour les compagnons et adventuriers
de Chauny qui ont venus jouer à la feste du roi des
Brayes, vendredi après la feste 1529. Antoine Barat,
demeurant à Soissons, 50 sols; Guillaume Hilleba,
demeurant à Pinon, 50 sols tournois ; ceux de Vailly,
enfans de Malvisson, 50 sols. — Nous, les enfan»
de Malle — Buissons de Vailly, 50 sols tournois, pour
et à cause d'avoir servi le roi des Brayes au jour
accoustumez , Robillard clerc adoc comis done
quittance. — Nous, adventuriers de Chaulny, 40
sols parisis pour nos gaiges accoustumez de venir
au XX' visiter le roy des Braies. Georges du Fraisne,
141
capitaine de la bande. — Robert Boucher, sergent,
pour la bende des praticiens de Soissons, 40 sols
parisis. Antoine Barat, 50 sols tournois. »
1531, Laon.- — A « Pierre Charnier, praticien en
court lave à Soissons 50 sols tournois pour le droit
et gaige d'avoir joué » à la royauté des Brayes. Les
enfants de Malvisson de Vailly et la bande de Chauny
sont aussi présents.
1537, Laon. — Quatre troupes reçoivent douze
livres.
1538, Laon. — Des farces sont jouées en la ville,
toujours pour la même fête.
1538, Amiens. — Le 15 février, une troupe d'en-
viron quatorze joueurs de moralités demande la
permission de jouer, à la Pentecôte, la vie de saint
Firmin ; elle l'obtient à charge de montrer ce jeu
au corps de ville. D'après dom Grenier, une telle
condition n'était pas imposée quand les bourgeois
devaient être acteurs dans la pièce.
1539, Compiègne. — « Donné vingt sols à no
mère sotte Jehan Jennesson et à ses enffançons
sotz, sottelettes et sotteletz... pour aider aux frais
par eulx faictz à jouer plusieurs belles moralitez et
farces joyeuses pour réjouir la population.
1539, Laon. — Visite des troupes de Chauny,
Soissons et Vaillv.
1540, Laon. — Deux bandes de Soissons, une
de Chaunv, une de Reims et une de Vaillv viennent
célébrer la royauté des Brayes.
1541, Laon. — Cinq bandes viennent en excursion
à la même occasion.
1541, Amiens. — Le 29 octobre «les joueurs de
142
farce de cette ville ont baillé requestes, veus lesquelles
il est permis âFillibertetsescompaignons de achever
l'histoire de l'Anchien Testament qu'ils ont com-
menché jouer en dedans le premier jour de janvier
prochain venant, et pareillement a esté permis aux
aultres farceurs de jouer l'histoire de l'Apocalypse, à
la charge que lesdits joueurs ne polront jouer aux
chandèles, ni durant le service qui se fait en l'église,
assavoir messe et vespres et ne polront prendre
pour chascune personne plus grant pris que de deux
deniers. »
1542, Amiens. — Demande, dans les mêmes
termes, pour jouer les actes des Apôtres.
1545, Amiens. — « Les principes de la Religion,
dit ]\I. Dubois, ne sont plus mis en avant avec
autant d'assurance ; on n'y retrouve plus la foi naïve
des siècles passés. Déjà l'élément religieux ne suffit
plus à l'intérêt de la scène, il faut quelque chose qui
sente moins la dévotion. Les Antiquailles de Rome,
que l'on représente en janvier 1585 à l'Hotel-de-
Ville, annoncent l'apparition de l'élément profane. »
Les textes que nous citons plus haut, notamment
celui relatifà la ville d'Amiens en 1468 et que nous
avons emprunté au même ouvrage du même auteur,
montrent assez que M. Dubois se trompe ici et
qu'il y a beau temps que l'élément profane a fait
son apparition.
7 avril 1547, Amiens. — Des joueurs de farce
sollicitent, mais en vain, l'autorisation de donner
une représentation en chambre.
1549, Abbeville. — A maistre Charles Ducrocq,
sire Nicolas Robert et sire Nicolas Cache, la somme
143
de XL VI livres tournois pour leur aydier à sup-
porter les fraictz qu'ils ont mis en jouant ung
moral subz ung charriot, au parvis les rues de
cette ville.
1555 et 1559, Amiens. — Nous avons déjà eu
recours plusieurs fois aux documents publiés par
INI. Dubois. Mais notre concitoven est meilleur cher-
cheur que commentateur car il dit :
« Le théâtre va bientôt paraître à Amiens, premier
théâtre où rien ne manquera, il est organisé, non
point par les habitants de la ville, car ils ne l'ose-
raient, mais par des étrangers.
« Voici la délibération de l'Echevinage qui l'auto-
rise :
« Echevinage du 2 janvier 1555.
€ Sur la requeste présentée audit Echevinage
« par Anthoine Soene, enfant de Ronain en Dau-
« phiné, et ses compaignons joueurs d'histoires,
« tragédies morales et farces ad fin qu'il leur fut
« permis de jouer en ceste ville lesdites moralités
« et farces; sur icelles et advis audit echevinage il
« leur a été permis de jouer en chambre, moralité
« honneste et non sentant aucun point d'hérésie,
« l'espace de six jours seulement à la charge qu'ils
« ne joueront pendant le service divin, aussi que
« par devant jouer aucune moralités ni farces ils
« seront tenus de nous les exhiber et apporter pour
« les veoir et visiter, mesme qu'ils ne pourront
« sonner le tambourin, mais bien poulront attacher
« ccffixes es carfour et à l'huis de la porte ou ils
t joueront lesdites moralités et farces. »
« L'étranger, celui qui ne fait que passer, est
144
plus hardi que l'habitant d'Amiens : il ose repré-
senter des tragédies et des farces tandis que le
citadin qui se trouve sous l'œil de l'administration
hésite : il ne demande, ainsi qu'on va le voir, que
l'autorisation de représenter un mystère.
« Echevinage du 15 juin 1559 :
« Audit Echevinage les joueurs et enfants de ceste
« ville ont représenté certaine requeste par escript
« tendant ad ce qu'il pleust à Messieurs leur octroyer
« permission de jouer en chambre de ceste ville, les
« festes et dimences seulement, le mystère de M. Saint
« Jehan Baptiste, veue laquelle requeste leur a esté
« permis de jouer en chambre lesdits jours de festes
« et dimences seulement à la charge qu'ils ne joue-
« ront aucune chose mal sentant de la fov et durant
« le Saint Service divin. »
« Ils ne sont point toujours admis cependant, car
les 7 septembre et 4 janvier 1559 on leur refuse
l'autorisation de jouer en chambre l'Ancien Testa-
ment les fêtes et dimanches. »
Or il y a longtemps que le théâtre existe à Amiens,
théâtre auquel rien ne manque, décors, mise en
scène, riches costumes, bruyantes et brillantes
annonces, c'est celui des mystères sur lequel nous
nous sommes déjà expliqué dans la première partie
de ce travail. Il n'est pas exact non plus de dire que
l'étranger est plus hardi que le citadin et que celui-ci
hésite sous l'œil de l'administration, puis que nous
avons vu avec Dom Grenier les bourgeois d'Amiens
dispensés du contrôle de la censure qui pèse sur les
étrangers et devant laquelle ils n'auront à s'incliner
que plus tard.
145
1559, Amiens. — Le 3 août, autorisation est ac-
cordée à Roland Guibert et ses compagnons de jouer
moralités, farces, jeu de viole et de musique, pendant
l'espace de dix jours seulement, à condition de
jouer d'abord en la chambre du Conseil et à la charge
de faire voir les moralités, un jour au moins avant
de les donner.
1560, Amiens. — Délibération importante qui
prouve que les magistrats municipaux n'accordaient
pas à la légère les autorisations qu'on sollicitait de
leur bienveillance :
« Veu la requeste de Jacques Macron et ses autres
compaignons joueurs de moralitéz, histoires, farces
et violles, tendant par icelles ad ce qu'il leur fust
permis de jouer en ceste ville l'Apocalyse et autres
histoires, moralitéz et farces honnestes et non scan-
daleuses, par tel espace de temps que bon leur sem-
bleroit.
« Sire Adrien Vilian a esté d'advis que avant
leur accorder ladite permission, ils doibvent monstrer
les jeux qu'ils entendent jouer, pour les commu-
niquer aux docteurs, attendu que par la Sainte
Escripture, il est défendu que telle mannière de
gens jouent publiquement la parole de Dieu.
« Watel a esté d'advis de leur octroyer ladite
permission pour huit jours, attendu que les joeux
qu'ils vœuillent jouer sont imprimés avec privilèges
du Roy, à la charge toutefois qu'ils ne joueront
rien contre l'honneur de Dieu et de l'Eglise, et de
leur déclarer que s'il est trouvé qu'ils ayent
enfreint, qu'ils en respondront.
146
« Dubéguyn a esté d'advis de ne leur donner
aulcune permission, attendu qu'ils ont jà estez
reffusés par deux fois depuis huit jours
« Oy lesquels advis a esté conclud et arresté
que il sera dict aux suppliants qu'ils aient à
mettre es mains de M. Jehan Rohault, avocat de
la ville, l'apocalyse et tous les autres jeux qu'ils
entendent jouer pour iceux communiquer à M^ Noé,
]\P Adam ou à autre docteur, affin se on n'y trouve
à dire auront leur permission iceux jouer en
chambre durant l'espace de huit jours, sans pouvoir
jouer les festes et dimanches durant les vespres. »
1560, Amiens. — Le 5 décembre , Philippe
Douchin et ses compagnons ne peuvent obtenir de
jouer des moralités, histoires bouffonnes, les forces
d'Hercule, etc.
18 septembre 1561, Amiens. — « Veue la requeste
présentée à Messieurs au dit eschevinage par
Jehan Poignant dit l'abbé de la Lune et ses
compaignons, joueurs de tragédies, moralités et
farces , tendant par icelle ad ce qu'il plaise à
Messieurs leur permettre jouer des dits jeux en
ceste villô en toute honnesteté et modestie suyvant
les lettres de permission qu'ils en avoyent du roi
par lesquelles il permit aux dits suppliants jouer
des dits jeux par toutes les villes, bourgs et
bourgades de son royaulme en monstrant et exhi-
bant seullement les dites lettres du dit sieur le
roy et sur tout prins les advis des eschevins
présents a esté ordonné que ce aujourd'hui au dîner
de la bonne venue de Pierre Roussel eschevin, qui
se fera en l'hostel commun de la dite ville, seront
147
les dites lettres communiquées à Messieurs les
lieutenants civil et criminel et aux advocats du roy
pour eulx oy, en ordonner comme de raison et ce
nonobstant les advis de Mahieu Ledoux, Philippe
de Béguin et Pierre Roussel, eschevins, qui ont
dit qu'ils ne sont d'advis de permettre aux dits
suppliants de jouer en ceste ville encore qu'ils ayent
lettres du roy, pour éviter aux séditions. »
31 juillet 1567, Amiens. — Délibération assez sem-
blable à la précédente ainsi que l'on peut en juger
par ce passage :
« Sur ce que Samuel Treslecat et ses compai-
gnons, joueurs et réciteurs d'histoires, tragédies et
comédies, se sont présentés par devers Messieurs
et ont requis permission de jouer et réciter en ceste
ville lesdites histoires, tragédies et comédies, suivant
qu'ils en ont la permission de Monseigneur le prince
de Condé, gouverneur et lieutenant-général pour le
Roy en ce pays de Picardie, dont ils ont fait ap-
paroir.
a Après que Messieurs ont mis cette affaire en
délibération audit échevinage, ils ont conclu et dé-
libéré de ne permettre quant à présent aus dits
joueurs de jouer et réciter leurs dits jeux en icello
ville pour obvier à toutes noises et débats qui sou-
\'€nt se sont faites en pareilles assemblées et aux
malladies qui en peuvent advenir par les chaleurs où
nous sommes, attendu mesmement les édits du Rt)y,
les arrêts de la Cour, la cherté des vivres, la pauvreté
du menu peuple d'icelle ville qui y poulvoit perdre
du temps, les troubles et levées de gens de guerre
qui se font de par delà et pour plusieurs aultres bonnes
148
raisons et considérations qui ont esté amplement
déduictes audict échevinage. »
26 janvier 1571, Saint-Quentin. — « Messieurs
ordonnent que deffences seront faictes aux joueurs
en chambre quy sont en ceste ville de plus jouer. »
Ceci doit-il s'entendre simplement de joueurs ris-
quant et perdant leur fortune aux cartes, aux dés ou
autres jeux de hasard, ou plutôt de farceurs en
chambre ? Les deux hypothèses semblent également
admissibles ; mais nous penchons pour la dernière,
en présence du texte daté d'Amiens 1547 que nous
citons plus haut.
7 décembre 1576, Saint-Quentin. — « Messieurs
ont faict et font deffences aux joueurs de comédies
et histoires de ceste ville de jouer en icelle; la-
quelle deffence a esté prononcée ledict jour à Jacques
Crespeau et Adrian Mairesse.
2 juillet 1579, Amiens. — Vie de saint Jacques
jouée par les habitants, après avoir fait visiter la
pièce par les docteurs en théologie. Ce qui prouve
que la ville est alors moins libérale qu'en 1538.
6 juillet 1581, Amiens. — Décision semblable pour
la vie de Tobie.
1583, Montdidier. — Le clergé s'alarme des liber-
tés des acteurs et les chasse de la ville ; mais cet
exil semble n'avoir été que de très courte durée.
9 février 1596, Amiens. — Les comédiens français
sont autorisés à jouer jusqu'au dimanche suivant,
sans sonner la caisse.
Juin 1625, Montdidier. — Les représentations en
l'honneur du passage de la reine d'Angleterre attirent
un grand concours de spectateurs.
149
Auteurs et acteurs.
Bien petit est le nombre des auteurs dont les noms
Bont parvenus jusqu'à nous. Nous avons vu à la
date de 1456 que la ville d'Amiens paya seize sols à
Guillaume Sauwalle, Colinet Mouret et Betremieu
Midi pour avoir fait et joué sur chars quelques
pièces qui divertirent le peuple. Ce sont donc des
compositeurs, et aussi des comédiens.
Beaucoup de localités, et non pas des plus gran-
des, avaient des acteurs, des « bandes de compai-
gnons » dont les noms nous sont malheureusement
inconnus. Citons surtout Bohain, Ham, Liesse,
Novon et Péronne.
L'importance politique et industrielle de ces villes
a singulièrement varié depuis trois siècles; mais,
bien qu'alors leur rôle, au point de vue littéraire, fut
modeste il a encore diminué, sinon disparu complè-
tement : Bohain, Liesse et Noyon n'ont plus do
scène; que dire de celles de Ham et de Péronne!
Cette décadence — toute relative d'ailleurs — est fort
regrettable ; elle est la conséquence de la substi-
tution des troupes nomades aux bandes locales :
celles-ci avaient du bon. Quoi qu'il en soit, bornons-
nous à constater le fait et à émettre le vœu de voir
redevenir florissant et prospère en toutes nos villes de
Picardie, si intelligentes et si bien faites pour saisir
les beautés de nos chefs-d'œuvre littéraires, le
Théâtre jadis en honneur chez elles et depuis trop
longtemps délaissé !
Voici la liste des acteurs dont nous avons pu
retrouver les noms :
10
150
Abbeville
1549. Charles Diicrocq;
Nicolas Cache;
Nicolas Robert.
Amiens
1449. Jehan Le Bourgeois ;
Jehan Lemannier.
145G. Betremieu Midi;
Colinet Moiiret;
Guillaume Sauwalle.
1468. Jehan Ostren.
Vers 1490. Jehan Fresne;
Robert Granthomme.
1541. Fillebert.
1555. Anthoine Soene, enfant de Ronain, en Dau-
phiné.
1559. Roland Guibert.
1560. Philippe Douchin;
Jacques Macron.
1561. Jehan Poignant, dit VAbbé de la Lune.
1567. Samuel Trelescat.
Chauny
1529. Jacques Delobbe;
Georges du Fraisne , capitaine de la bande
des Adventuriers.
COMPIÈGNE
1539. Jehan Jennesson.
MONTDIDIER
1529. Jacques Harlé ;
Jacques Platel.
151
PiNON
1529. Guillaume Hilleba.
Saint-Quentin
1567. Jacques Crespeau;
Adrien Mairesse.
SOISSONS
1517. Compaignye des gens d'Eglise nommée la
Rhétoricque.
1525. Les Praticiens.
1529. Antoine Barat;
Robert Bouche.
^^\ILLY
1529. Les enfants Malvisson ou Malleduisson.
En résumé, il existe des troupes (1) à Abbeville
(1549); Amiens (1449); Bohain(1517); Chauny,où
nous voyons les compaignons (1500) et les adventu-
riers (1529) ; Compiégne (1539) ; Ham, (1516) ; Liesse
(1518); Montdidier (1529); Noyon (1501); Péronne
(1497); Pinon (1529); St-Quentm, où dès il480 sont
organisés les compagnons gens d'église et autres
joueurs de personnages, et qui compte deux bandes
en 1501 ; Soissons, qui en 1489 possède une troupe
de douze compaignons tant d'Eglise que séculiers,
aura bientôt plusieurs bandes : la rhétoricque et les
praticiens; Vailly (1518).
Les troupes étaient assez nombreuses et compre-
naient en moyenne douze acteurs.
(1) La date entre parenthèses après le nom des villes, indique
Tannée où pour la première fois nous apparaissent les joueurs
de farces ou moralités.
152
C ensuite.
En règle générale, la censure exerçait dans toutes
les villes de Picardie son rigoureux contrôle sur
les farces et moralités. Dom Grenier nous dit, il est
vrai, qu'en 1539, à Amiens, les étrangers seuls
y étaient soumis; mais nous voyons qu'en 1579
elle s'impose également aux bourgeois.
Particularités diverses.
Les représentations avaient lieu le plus souvent
en plein air, devant un grand concours de peuple.
Cependant, elles se donnaient aussi dans des mai-
sons, notamment dans les tavernes, et même en
chambre, ainsi que cela résulte de deux délibé-
rations (Amiens 1547 , Saint-Quentin 1571) que
nous avons rappelées plus haut.
Lorsque les comédiens et les spectateurs n'étaient
pas garantis par une salle close et bien fermée,
ils jouaient de jour. On peut signaler, à titre
d'exemple assez rare, ce fait qu'à Amiens, en
1464, pour célébrer l'entrée de la reine Charlotte
de Savoie, il v eut « toute la nuict chansons et
jeux de personnage» dont la ville fut fort réjoye. »
Enfin la partie dramatique était parfois accom-
pagnée de musique comme nous le voyons si
souvent de nos jours dans les concerts.
Basteleurs, Jongleurs. — Sociétés burlesques
- — •\/\r\j\r^
ONSiEUR Charles Louandre consacre
aux sociétés burlesques qui ont tant
amusé nos pères les lignes suivantes
que nous lui empruntons :
* Ces sociétés, où se révèle l'esprit profondément
ironique et le cynisme du moyen-âge, Couards^
Turlupins y bandes joyeuses de l'abbé Maugouverne,
etc., avaient dans le Ponthieu de nombreux initiés.
On trouve à Montreuil les Enfants de la Lune\ à
Abbeville le Prince des Sots, mais quels étaient ses
fonctions ? on l'ignore. A Paris, le Prince des Sots
présidait une troupe de baladins nommés les Enfants
sans souci. A Amiens, les fonctions de ce prince, dit
M. Dusevel, consistaient à jouer tout le monde,
mais surtout les maris trompés. Il parcourait les
rues de la ville, la tête affublée d'un capuchon orné
d'oreilles d'âne et tenant une marotte à la main. Ses
suppôts l'accompagnaient montés sur des manne-
quins d'osier en guise de chevaux, dont ils tenaient
la queue au lieu de bride : l'enseigne ou drapeau de
cette troupe portait cette inscription :
154
Stultorum infini tus est minier us (1).
« On peut conclure de là que telles étaient aussi
à Abbeville les principales attributions de ce^Der-
sonnage.
« Le prince des sots de cette ville donnait quelques
fois de très grants et très notables dîners à ses con-
frères d'Amiens. Le prince des amoureux de Paris
envoyait aussi son poète ou son messager inviter à
sa fête, qui se célébrait le fmai, les sociétés joyeuses
d'Abbeville.
a On trouve, dans l'hôpital de Rue, une confrérie
de vingt-cinq personnes dont le chef avait le titre de
Souverain Evêque de Rue] à Abbeville, un autre
évêque, VEcâque des Innocents) il était élu soit par
les enfants de chœur de l'église collégiale de Saint-
Vulfran, soit par les chanoines eux-mêmes. Cet
évêque, dans le Ponthieu comme ailleurs, imitait
les évêques véritables qui jouissaient du droit de
battre monnaie, et qui en faisaient des distributions
lors de leur première entrée dans leur église. »
Les fêtes qu'offraient les princes des sots étaient
très goûtées dans toute la Picardie; il n'est pas une
ville qui n'ait eu ses Fous ou autres associations
du même genre.
Nous pourrions en fournir de nombreux exemples,
mais nous préférons nous borner à la citation que
nous venons de faire; car si ces associations ont
contribué au divertissement du peuple par leurs
réjouissances publiques, elles n'appartiennent guère
plus au théâtre que le carnaval et autres fantaisies
(1) Histoire d'Amiens, t. I", p. 513.
^ l" %*
loo
plus OU moins gaies, plus ou moins lugubres sur
lesquelles il ne nous appartient pas d'insister ici ;
nous devions les signaler d'un mot, dans leur en-
semble générique, et c'est ce que nous venons de
faire. Ne nous y attardons pas pas davantage et arri-
vons aux « basteleurs et jongleurs. »
Il s'agit, cette fois encore, de gens qui ne ressor-
tissent pas directement, absolument au théâtre, mais
qui cependant ne sauraient être oubliés puisqu'ils
donnaient des spectacles, grossiers et vulgaires si
l'on veut, pour la plus grande joie de nos aïeux. Ce
sont les prédécesseurs de nos modernes acrobates,
équilibristes et faiseurs de tours que l'on rencontre
avec leurs baraques dans les foires, s'ils sont riches
(richesse bien relative !), et le plus souvent au grand
air, en plein soleil, sur les places publiques, ne
tirant d'un chacun d'autre rétribution que les
quelques sous jetés par la bonne volonté ou la pitié
des spectateurs.
La Picardie a été le berceau de ces malheureux.
C'est à Chauny que nous allons surtout les voir dans
leur curieuse organisation, grâce à une étude fort
originale que leur a consacrée M. Edouard Fleury
dans notre revue du Verniandois (1873 et 1874).
Rabelais raconte que « Gargantua allait voir les
basteleurs, trajectaires (faiseurs de tours, joueurs do
goblets) et thériacleurs (charlatans, vendeurs de
drogues) et considérait leurs gestes, leurs ruses, leurs
soubressaulx et beau parler, « si ngidiè renient de ce ulx
de Chauny en Picardie, car ils sontjde nature grands
jaseurs et beaux bailleurs de balivernes en matière
de cinges verds. »
156
Cinges verds ! N'est-ce pas là l'origine de ce so-
briquet : les Singes de Chauny, que les habitants de
cette ville durent à l'habileté et à la souplesse extraor-
dinaires de quelques-uns des leurs, sobriquet qui se
perpétua longtemps et dont la cité n'a pas encore
oublié le souvenir.
Ainsi, au xvi^ siècle, les jongleurs étaient cé-
lèbres; depuis de longues années, d'ailleurs, ils jouis-
saient d'une grande réputation, et, dans le catalogue
de la collection Joursenvault on lit :
« Analyse d'une quittance de Mathieu Lescureur,
basteleur, demeurant à Chauny, par laquelle, le 12
septembre 1414, ^lathieu Lescureur reçoit 45 sols
tornois pour ce qu'il a joué audit Chauny devant
]\I. de Guyenne et le duc d'Orléans, de jeux et esba-
tement, lui et trois de ses enfants. »
Cette quittance si précieuse fut achetée par l'Etat et
conservée dans la Bibliothèque du Louvre. Elle périt
avec toutes les richesses de cette Bibliothèque lors de
l'incendie de la Commune (1871); mais elle avait été
copiée et son texte a été publié par ^L Fleury à qui
nous l'empruntons :
« Je Hugues Périer, secrétaire de Mgr le duc
d'Orléans, certiffie à tous qu'il appartiendra que
aujourd'hui, en ma présence, M^ Pierre Sauvage,
secrétaire de mond. Seigneur, a baillié et délivré à
Mathieu Lescureur, basteleur, demeurant à Chauny,
la somme de quarante-cinq sols tournois que mondit
Seigneur lui a donnée pour ce qu'il a joué audit lieu
de Chauni devant Mgr de Guyenne et mondit Sei-
gneur, de jeux et esbattement, lui et trois .sesenfans»
157
de laquelle somme de XLV s. dessus dite led.
Mathieu s'est tenu pour content et en quicte ledit
maistre Pierre et tous aultres. Tesmoin mon seing
manuel cy mis à Noyon, le XIP jour de septembre
l'an mil cccc et quatorze. Perrier. »
Le nom du basteleur est à remarquer. Ainsi que
le dit fort justement M. Fleury « un défaut de cons-
titution naturelle ou de caractère, une infirmité ou
une qualité remarquables imposèrent pour toujours
un nom propre ou distinctif de famille à des gens
qui, jusque-là, n'avaient eu qu'un nom de baptême
auquel ils ajoutaient souvent celui de leur ville natale
ou de leur province. » C'est à sa souplesse, à son
agilité que Mathieu Lescureur (l'écureuil) dût ce nom
qui, après lui, resta dans sa famille.
« Aujourd'hui môme, si Chauny ne fournit plus
Paris et la Province de saltimbanques et bateleurs,
une autre commune du département de l'Aisne a
hérité de cette spécialité de « Cinges verds. » C'est
Bonneil, petite commune de l'arrondissement et du
canton de Château-Thierry, village qui a eu aussi
son surnom et dont les habitants ont reçu le sobri-
quet assez mal sonnant de Les Scdots de Bonneil.
« Depuis longtemps, paraît-il, de ce village sortaient
des bandes ou familles de gens qui courent les foires
de toute la contrée, et même vont au loin, montrant
des spectacles ambulants, promenant des chevaux
de bois, des lanternes magiques, faisant tirer des
loteries et des blanques. Pourquoi ces habitudes
nomades et de saltimbanquisme à Chauny pendant
le moyen-âge, à Bonneil dans les temps modernes?
158
Explique qui pourra cette originalité, cette bizarrerie
de nos mœurs locales. (1) »
Les basteleurs de Chaunv se réunirent en société,
ou corporation sous le titre de Trompettes Jon-
gleurs. Estienne Pasquier, en ses Recherches de
France^ (2) après avoir donné l'étymologie et le
sens primitif de ce mot ajoute « ... et de fait, il
semble que, de notre temps, il y en eut encore
quelques remarques, en ce sens que le mot de
« jouingleur » s'estant par succession de temps
tourné en bastelage, nous avons veu, en nostre
jeunesse, les jouingleurs se trouver en certain
jour, tous les ans, en la ville de Chaulny 'en
Picardie pour faire monstre de leur mestier devant
le monde à qui mieux mieux, et ce que j'en dis
icy ce n'est pas pour vilipender aucuns rimeurs,
mais pour monstrer qu'il n'y a chose si belle qui
ne s'anéantisse avec le temps. »
Cette assemblée était motivée par un hommage
que la confrérie devait, au nom de l'abbaye de
Saint-Elov-Fontaine, au bailli de Chaunv.
Donc, le premier lundi du mois d'octobre de
chaque année, une foule considérable se pressait
aux portes de la ville. « On y voyait autant
d'animaux que d'hommes. Là s'entassaient les
viéleux, les joueurs de cornemuse et de trompettes,
les conducteurs d'ours, de chiens, de singes, les
sauteurs de corde, les avaleurs de piques, les
escamoteurs, tous en costumes du métier, tous
(1) Edouard Fleury. Les Singes de Chauny, 1873.
(2) 1561-156».
159
vêtus d'oripeaux à paillons ou de guenilles en
loques, tous criant, chantant, hurlant, échangeant
des témoignages de joie en se retrouvant après
l'absence, toute cette Bohème du temps que le
burin de Callot bientôt, et plus tard la plume de
Victor Hugo devaient immortaliser. (1) » Quand
tout le monde était au grand complet, rangé sur
deux files, les portes de la Ville s'ouvraient et
le cortège entrait. En tête, les trompettes, fifres et
vièles, puis un chien, le meilleur danseur de
la troupe, ensuite deux dignitaires de la corpo-
ration portant un énorme pâté, enfin tous les
basteleurs. C'était dans Chauny un spectacle
curieux, qui attirait une foule considérable. Quand
on avait défilé à travers les rues, que l'hommage
du pâté avait été fait au lieutenant du roi, le
divertissement commençait. Le chien savant, celui
que nous venons de voir ouvrir la marche,
s'avançait revêtu de son costume de gala, et suivi
de son maître qui devait copier tous ses gestes,
tous ses mouvements. C'était une danse bizarre,
insensée , des poses inattendues et grotesques ,
tout ce qui peut amuser et faire rire les badauds
assemblés.
Mais tout a une fin en ce monde. Le pauvre chien
fatigué s'arrêtait, se couchait, et alors commençait
la seconde partie de la fête.
Ce qui se passait alors n'était pas absolument d'un
goût exquis et pourra choquer les délicats; mais
pour peu aimable que soit la musique inaccoutumée,
(1) Ed. Fleury, oj). cit.
160
étrange, qui se faisait alors entendre, est-ee une
raison pour ne pas la signaler au lecteur ? Evidem-
ment non. « Lorsque la foule, qui savait ce qui allait
se passer, se taisait d'anxiété et attendait fré-
missante, le maître du chien se posait devant le
Bailly, le saluait profondément et... se donnant un
coup sec sur l'abdomen, crepitabat. Si le succès
était immédiat et sonore, la foule éclatait en applau-
dissements qui, comme un roulement de tonnerre,
portaient le bruit de l'exploit à toute la ville. Après
le maître du chien, toute la corporation s'avançait
homme par homme. Bon gré, mal gré, il fallait
s'exécuter au bruit des rires et des claquements de
mains si la réussite était parfaite, des murmures si
l'effet était médiocre, des quolibets et sifflets si mes-
ser Gaster se refusait à rendre un hommage lige et
bruyant au lieutenant du roi en la forme obligée. (1) »
Les sauts et les danses terminaient cette cérémonie
après laquelle les artistes allaient entendre la messe
à l'abbave.
Cet usage bizarre, singulier, resta en vigueur et
fut rigoureusement observé jusqu'au milieu du
xvif siècle ; après quoi, il tomba en désuétude et
finit par disparaître avec les trompettes jongleurs.
Les Picards n'étaient pas les seuls basteleurs qui
fussent applaudis dans notre contrée.
En 1484, un sieur Guyot-bon-corps, né en Alle-
magne, reçoit de la municipalité d'Amiens 17 sols
pour ses tours de souplesse.
M. Dubois qui cite ce fait, le fait précéder de
(1) E. Flkury, ibid.
161
ees mots « les basteleurs étaient inventés à cette
époque » ; il y a même beau temps qu'ils existaient
puisqu'on 1414 ceux de Chauny, nous venons de le
voir, étaient déjà célèbres.
En 1494 , Pierre Poulainville danse devant les
magistrats d'Amiens et leur montre des « bestes
estranges », sans doute des ours et des singes;
on lui accorde une gratification de 34 sols.
Enfin en 1517, le jour des Karesmaux, on donne
huit sols à ]\P Gonnyn, joueur de passe-passe.
De nombreux basteleurs et acrobates durent, dans
les villes de notre province, réjouir le peuple; mais
la chronique n'a pas daigné nous conserver le sou-
venir de leurs faits et ^restes.
TROISIÈME PARTIE
•»•<•
JONGLEURS, TROUVÈRES & MENESTRELS
TROUVÈRES ET MÉNESTRELS
l'origine, les jongleurs n'étaient pas de
simples acrobates comme ceux de
Chauny ; Pasquier a pris soin, et bien
d'autres avec lui, de nous dire qu'ils
formaient cette nombreuse légion de
poètes connus sous les noms divers de troubadours,
trouvères, etc. Ils existaient bien avant les auteurs
des Mystères, et ils occupent, dans l'histoire litté-
raire du moyen -âge un rôle important autant
qu'honorable.
Les trouvères^ leur titre l'indique assez^ créaient,
inventaient la matière du roman ou de la ballade et
la composaient. C'étaient donc des poètes. Parfois
et allaient de ville en ville
11
aussi ils voyageaient
166
faire connaître leurs œuvres. On donne, cependant,
la même qualification à des baladins d'un ordre très
inférieur.
Les ménestrels étaient les chanteurs, les musiciens
qui déclamaient, en s'accompagnant sur leurs instru-
ments, les compositions des trouvères.
Tantôt ils étaient aux gages d'une cité ou d'un
seigneur; tantôt ils parcouraient la France, deman-
dant de château en château le pain quotidien... et
quelque chose avec. « La plupart des dits de mé-
tier, faits pour être récités devant les gens des cor-
porations, se terminent par un appel à la muni-
ficence de ceux qui écoutent le jongleur :
Quant de ce conte orront la fin,
Qu'ils donnent ou argent ou vin
Tout maintenant et san-s répit.
« Mais les exemples les plus curieux sont ceux que
l'on trouve dans le poème de Huo/i de Bordeaux. Une
première fois, le ménestrel s'interrompt. Il se fait
tard, et il est las; il congédie ses auditeurs, et leur
donne rendez-vous, pour entendre la fin du récit, au
lendemain après-diner :
Segnor preudomme, certes bien levées,
Près est de vespre, et je suis moult lassé.
Or, vous proi tous, si cier con vous m'avès,
Ni Auberon, ni Huon le membre.
Vous revenès demain, après disner.
Et s'alons boire, car je l'ai désiré...
Et si vous proi ascuns m'ait apporté
U pan de sach émise une maille noué,
Car en ces poitevines a por de lageté
Avers fu et escars qui les fit estorer.
Ne qui ains les donna à courtois ménestrel.
167
« Un peu plus loin, il s'interrompt de rechef pour
renouveler sa recommandation, qui n'avait pas, à ce
qu'il paraît, produit un effet suffisant :
Or, faites pais, s'il vous plaist escoutés,
Si vous (lirais cançon, si vous volés...
Me cançon ai et dite et devisé.
Se ne m'avez gaire d'argent donné ;
Mais saciés bien, se Dix me doinst santé,
Ma cançon tost vous ferai definer.
Tous chiaux escumenie, de par m'atorité,
Du pooir d'Auberon et de sa disnité.
Qui n'iront à lour bourses pour me fane doner.
« Enfin il termine le roman en souhaitant le
paradis à ceux qui lui ont fait part de leurs
deniers.
« Le passage que nous venons de citer montre
que le ménestrel était accompagné de sa femme,
qui tenait le bureau et recevait les dons des audi-
teurs. Peut-être l'aidait-elle aussi dans sa tâche et
le suppléait-elle au besoin , car nous savons , par
un règlement de 1321 adjoint au Liore des
métiers, d'Etienne Boileau que, à côté des jon-
gleurs ménétriers, il y avait des jongleresses et
ménestrelleSy quoique ce cas ne se soit produit,
selon toute vraisemblance, d'une façon régulière
et suivie, qu'assez tard , dans les plus basses
régions et dans la décadence de l'art. (1) »
Au xiif siècle un jongleur devait savoir « bien
inventer, bien rimer, bien proposer un jeu parti;
jouer du tambour et des cymbales, faire retentir
(1) Victor Fournel. Les spectacles populaires.
1G8
la symphonie, jeter et retenir de petites pommes
avec les couteaux, imiter le chant des oiseaux,
faire des tours avec des corbeilles, faire sauter à
travers quatre cerceaux, jouer de la citole (1) »
que sais-je encore? Quelques-uns étaient accom-
pagnés d'animaux savants, d'ours dansant et
faisant le mort, de truies qui filaient, d'où cette
enseigne de cabaret : à la truie qui file prise dans
maintes villes, d'où encore et partant, le nom de
rue de la truie qui file donné à quelques voies
dans les cités de Picardie, St-Quentin notamment.
Il arrive souvent que les ménestrels se réunirent
en troupes, « les trouvères s'adjoignaient des jon-
gleurs pour remplir les entr'actes par des tours
de leur métier, et tous parcouraient ainsi la France,
avec leurs femmes et leurs enfants. Une ménestradie
bien composée avait ses poètes, ses musiciens et
chanteurs, ses farceurs et saltimbanques. Les plai-
sirs du spectateur étaient aussi des plus variés, et,
après avoir entendu une chanson de geste et un
concert de harpe, il se reposait en écoutant les
quolibets, en contemplant les grimaces du jongleur
et les gentillesses du chien savant. » Ces bandes
menèrent la vie précaire des comédiens illustrés par
Scarron ; c'est chez eux que nous trouvons le germe
des troupes nomades qui succéderont au xvii^ siècle
aux troupes locales pour faire place ensuite aux
troupes privilégiées.
Les corporations de ménétriers, abohes par l'édit
de 1776, avaient depuis longtemps cessé d'exister et
(1) Chéruel, Dictionnaire des institutions. V° Jongleur.
169
surtout d'être en honneur ; car avant de périr officiel-
lement elles étaient mortes de la pire des morts, qui
n'est pas le trépas et qui n'est plus la vie : elles se
survivaient au milieu de l'indifférence générale pro-
voquée par leur décadence.
La Picardie, est-il besoin de le dire, aimait trop les
plaisirs du théâtre, la satisfaction et le délassement
de l'esprit pour ne pas accueillir favorablement les
ménestrels; elle fit plus, elle en éleva et les instrui-
sit, comme nous le verrons plus loin. Ainsi que nous
aurons à le remarquer dans le cours de ce travail,
il est plus d'un poète, né dans la province, qui lui
fait honneur par son talent et la loyauté de son
caractère.
Nous savons que « les ménétriers étaient fort à
la mode en Picardie aux xiv% xv' et xvf siècle. Non-
seulement les princes, les seigneurs, les villes en
avaient à leur service, mais aussi les églises. On ne
se faisait point scrupule de faire ces jeux dans le
chœur et de les remplir même de bouffonneries ; ce
qui porta le chapitre d'Amiens à empêcher, non les
représentations, mais les impertinences qui les ac-
compagnaient. Nous lisons dans d'anciens comptes
de l'abbaye de Corbie, du temps de l'abbé Hugues
de Ver, au chapitre des mises de l'an 1325 poiw cour-
toisies faites à ménestreux le joui' du Saint- Sacre-
ment. De l'an 1327 pour courtoisies à un ménestrel.
De l'an 1345 : Courtoisies à ménestreux le jour du
Sacrement et de V Ascension. Item : A plusieurs
ménestreux et joueurs d'intregues (intrigues). De
l'an 1346 : Courtoisies à deux ménestreux le jour
de Saint-Pierre. Item.' A plusieurs ménestreux. De
170
l'an 1347; Courtoisies à deux ménestreux qui furent
à VOst avec Monsieur (y^hhe). Les anciens comptes
de l'Hôtel-de-Ville d'Amiens, celui de 1389 entre
autres, nous apprennent qu'à Jean Boistel ménestrel
pour lui et ses compaig/ions, qui as Jour de V Ascen-
sion et as jour de Dieu furent as procession as
dis jour j là u ils juerent de leur métier^ par ce a
euls donné dix sols (1). »
L'évêque Jean de Bar, dans un dénombrement
adressé au roi en 1465, dit que le théâtre
était si en faveur dans la ville de Beauvais que les
évêques, pour avoir une troupe expérimentée, avaient
formé un fief exprès, surnommé fief de la Jonglerie.
Donnons de suite, et pour n'y plus revenir, les
curieux détails que nous fournit Dom Grenier. « Il
est mention de ce fief dans les actes délibératifs du
chapitre des 13 et 26 juillet 1390. Son possesseur
était tenu de chanter ou faire chanter dans le
Cloître de la Cathédrale, aux fêtes de Noël, de
Pâques et de la Pentecôte, des gestes, c'est-à-dire de
représenter des pièces relatives au mystère du jour
depuis la fin de primes jusqu'à l'évangile de la
grande messe, et personne ne pouvait chanter gestes
sans sa permission. Il paraît par deux actes capitu-
laires, l'un du dernier octobre 1401, l'autre du ven-
dredi 2 novembre 1402, cju'il jouait aussi dans le
Chapitre : « scientera ludere cuni viola in veteri Capi-
tulo historias de gestis. » On voit par un acte de noto-
riété du 29 mai 1452 que le mystère et le jeu de
(1) Dom Grenier, Introduction à THistoire de la Picardie,
page 401.
171
St-Picrre furent faits- cette année sur la place entre
la Cathédrale et l'Evêché, et, par un acte capitulairo
des chanoines, du 2b septembre 153G, qu'ils firent
donner trente sols de gratification aux acteurs qui
avaient joué devant la porte de l'église : « operantibas
in januis Ecclesiœ menestrionihus clantur pro vivo
30 s. » Enfin, le môme cha])itre étant devenu pro-
priétaire du Fief de la Jonglerie, transigea pardc-
vant Nicolas Leuillier, garde du sceau de la prévôté
d'Augy, le 10 août 1579, avec Pierre Gavant, mar-
chand, possesseur de ce fief, sis audit Beauvais,
comme « étant tenu jouer et faire jouer et sonner
instrument au jour de Saint-Pierre, au mois de juin
et aux quatre fêtes au devant de ladite Eglise », et
promet de lui payer au jour de Saint-Pierre vingt
sols parisis, francs de tout, au lieu de quarante (1) »
Mais revenons au cœur de la Picardie, à la contrée
dont la dénomination est certaine, incontestable, et
reprenons l'ordre chronologique des faits inter-
rompu un instant par le texte si intéressant que
nous venons de rappeler.
Nous allons trouver partout le même sentiment à
l'égard des trouvères, des poètes et des jongleurs.
C'est ainsi que M. Ch. Louandre nous dit :
a Les ménestrels tiennent aussi leur place dans
la culture littéraire du pays. Comme toutes les
bonnes gens du Moyen-Age, les Abbevillois aimaient
les histoires des seigneurs anchiens^ et le jour des
Caresmiaux la foule , après avoir pris part aux
jeux de la cholle ou de l'arbalète dans le bois
(1) DoM Grenier, op. cit. p. 405.
172
d'Abbeville, se rendait autour de la fosse aux bal-
lades pour entendre les chanteurs en place lire ou
chanter leurs romans. Les ménestrels, pour s'ins-
truire et charmer les bourgeois, allaient aux frais
de l'échevinage aux écoles de Beauvais, de Soissons
et de Saint - Orner apprendre des chansons nou-
velles (1). Les seigneurs, dans les longs ennuis du
château féodal, s'amusaient, comme le peuple, de la
poésie et du chant. Les comtes et les barons du Pon-
thieu avaient des ménestrels en titre d'office. Gibert
de ^lontreuil était sans doute , au xiif siècle, le
ménestrel de Marie, comtesse de Ponthieu, puisque
c'est pour distraire cette princesse qu'il écrivit le
roman de la Violette ou Gérard de Neoers. Ce
roman, l'une des plus gracieuses productions du
moyen âge, est dédié à la comtesse Marie. C'est pour
plaire à cette noble dame.
Qui tant set et tant valt,
la meilleure et la plus belle des créatures, simple,
sage, sans orgueil, gracieuse pour tous, que Gibert
raconte sa charmante histoire; et le désir de plaire
à la comtesse avait heureusement inspiré le ménes-
trel, car son roman, écrit en vers, eut au xv° siècle
les honneurs d'une traduction en prose. Boccace
en tira le sujet de la neuvième nouvelle de la
deuxième journée du Décaniéron^ et la Cyinbeline
de Shakespeare en reproduit aussi l'idée. »
Les nobles, bien que généralement illettrés, four-
nissent aussi quelques poètes. « On a de Jean,
(1) Argentiers, 1422, 28, 31, 35. Après cette époque, il n'est
plus fait mention des ménestrels (Ch, Louandre).
173
comte de Dreux et seigneur de Saiiit-Valery, des
jeux partis ou débats en vers sur l'amour. Comme
les jongleurs et les trouvères, il avait disputé la
couronne aux pays d'amour et il est qualifié li Rois
dans les manuscrits qui renferment ses poésies. »
Charles d'Orléans, l'époux de Marie de Cléves,
seigneur de Chauny et Coucy était poète ; bien
d'autres encore.
Parmi ceux-ci, il faut surtout signaler Blondiau
de Néele qui sut, tout en restant Français et patriote,
être l'ami fidèle et dévoué du roi d'Angleterre,
Richard Cœur-de-Lion ; il découvrit la prison où
ce monarque était renfermé, et hâta ainsi sa déli-
vrance. Il est chanté dans le célèbre opéra-
comique, si populaire au xviii^ siècle, qui ren-
ferme le passage : 0 Richcu\l^ ô mon roi^ etc.
Blondiau de Néele est plus connu sous le nom
de Blondel de Nesle. Quelle que soit la localité
qui lui a donné le jour : Nesle ou Noyelle, il est
certain qu'il est né en Picardie (1).
Nous regrettons vivement que cette figure curieuse
et intéressante n'appartienne qu'incidemment au
théâtre; car elle mériterait mieux qu'une simple
mention.
Les ménestrels nous rappellent, écoutons-les :
aussi bien sommes-nous en présence d'une série de
délibérations de la municipalité d'Abbeville, citées
par Dom Grenier et M. Louandre, et de quelques
(1) Voir à ce sujel la remarquable notice de M. Prosper
TarbÉ; en tête des Poésies de Blondel de Néele, Reims, 1862.
174
autres textes qui vont nous fournir des détails
dignes d'être notés.
Tout d'abord nous lisons : « As ménestriels
par courtoisie à eulx faicte des grâces de la ville,
le jour de Pentecouste, qui cornoient au Puy-
d' Amour, pour l'honneur et estât d'icelle ville... »;
puis, en suivant l'ordre chronologique, nous trou-
vons :
En 1346, l'un des ménestrels d'Abbeville reçoit
4 sols pour avoir canté el grand praiel au bos,
un aultre 5 sols pour y avoir veillé et canté son
rouman. Mêmes décisions se rencontrent aux dates
de 1340 et 1390.
1397, Abbeville. — A Jehan de Dormans « chan-
teur en plache, qui payé lui ont esté pour se paine
d'avoir canté au bos et lut aux boines gens les his-
toires de son roman, le jour des Quaresmiaux
devrain passé... V sols. » Nombreux dons du même
genre sont mentionnés aux comptes des Argentiers.
1401. — A Jehan Torne, chanteur en place, qui
payés li ont esté de don à li faict des grâces de le
ville, par courtoisie à li faicte, pour se paine et travail
qu'il eut de canter en son romans des istoires des
seigneurs anchiens^ le jour des Quaresmiaux, au
bois d'Abbeville, paravant le cholle commenchiée...
V sols. »
1428. — <5 Aux ménestrès de M. de Fosseux la
some de seize solz, aux ménestrès de M. le vidame
d'Amiens, 12 sols parisis. »
Quatre ans plus tard, il est encore accordé : « aux
ménestrès le vidame d'Amiens, aux ménestrès de
175
M. de Fosseux et de la ville d'Amiens ; aux menes-
très de M. de Croy, au Possement et trompette de
M. d'Antoning, et à Pierre Yrard, ménestrel, à chas-
cun d'eulx ung doudrecq qui font en some soixante
douze sols six deniers. »
Beauvais avait une école de ménétriers ; les mu-
siciens et chanteurs d'Abbeville s'y rendaient, comme
le prouve cette quittance dul'''* mars 1429 d'après la-
quelle il fut remis « aux ménestrès de M. de Croy
16 sols de grâce et courtoisie pour aler apprendre à
Fescole, à Beauvais, comme ils ont accoustumé
d'aller chascun an. »
A Amiens, le 12 août 1476 « deux kanes de vin sont
offertes à Jehan Ostran et ses compagnons qui
avaient chantés devant NN. SS. pour la victoire
que avoit eu Monseigneur de Lorraine à rencontre
des Bourguignons.
1481, Amiens. — Un organiste de passage donne
une séance de musique à l'hôtel des Cloquicrs et
reçoit une kane de vin.
1482. — Un joueur d'orgue d'Abbeville joue
devant Messieurs, à l'Hôtel-de-Ville; on lui donne
douze sols.
1478, Chauny. — « Nous Gilbert Dupuy, chevalier,
seigneur de Vaten, conseiller et premier maistre
d'ostel de Madame la duchesse d'Orléans, de
Milan , etc. certifions aux gens des comptes
d'icelle dame que Maistre Loys Buzé, trésorier
et receveur général des finances de la dite dame
a payé et baillé contant aux ménestrez et joueurs
de farces de Compeigne deux escus et à Manyon
ung escu, lesquelz trois escus ladite dame leur a
176
donnez le premier jour de may pour la peine
d'avoir joué devant elle; tesmoing le seing manuel
de nous cy mis le m'' jour de may l'an mil cccc
soixante dix-huit. G. Dupuy (1). »
1517, Amiens. — Douze allemands viennent à
THôtel des Cloquiers jouer des flûtes et chanter,
chacun d'eux touche un sol.
1517. — Quand le duc de Vendôme, gouverneur,
fit son entrée, quatorze trompettes de Gand a vinrent
jouer et touchèrent 20 sols avec Jean Godin, fifre,
et Colin Fasset, tambour, qui jouèrent autour dudit
duc de Vendôme. »
Ce qui précède nous a fait connaître les ménestrels,
qui donnaient des représentations, ou pour être plus
exacts, des concerts populaires. Ils ont disparu
depuis longtemps, saluons-les au passage, car dans
les temps sombres où le despotisme et la misère
pesaient si lourdement sur nos populations labo-
rieuses, ils apportaient au peuple, qui en avait
grand besoin, un peu de gaieté.
(1) Revue des documents historiques, t. 2, p. 81
SOCIÉTÉS LITTÉRAIRES
ES sociétés littéraires datent de loin
dans nos contrées ; elles donnaient
des fêtes où elles conviaient, dans de
courtois concours, les poètes de la
région.
Martin Franc, d'Arras, ne fut sans doute pas
vainqueur en ces luttes pacifiques, car dans son
Champion des Dames, il dit ; « Va-t-en aux festes à
Tournay, à celles d'Arras et de Lille, d'Amiens, de
Douai, de Cambray, de Valenciennes, d'Abbeville :
Là verras-tu des gens dix mille
Plus qu'en la forêt de Torfolz
Qui servent par sales, par villes
A ton Dieu, le premier de Folz.
Laissons de côté ce cri poussé sans doute dans un
moment de dépit et occupons-nous de notre pro-
vince.
Presque chaque ville possédait une société poé-
tique, un Puy ou une Cour d'amour.
178
Doullens avait une cour cVaniour et des poètes
célèbres à l'époque.
M. Labourt, dans un passage cité par M. Delgove,
nous apprend que leurs œuvres furent « conser-
vées dans la bibliothèque du conseiller d'Etat de
Mesme et dans celle de l'avocat Matharel, où le
président Fauchet en prit connaissance. -On en trouve
une analyse détaillée dans le recueil de YOrigine de
la langue française^ et la pléiade est assez brillante
pour faire honneur à des villes d'une plus grande
importance. Le sire des Authieux, Guilbert de
Bernaville, le sire de Bretel, Cuvillier, Belleperche,
figurent au premier rang de ces poètes qui char-
maient nos aïeux et dont les noms sont encore
aujourd'hui vivants dans les plus anciennes familles
du pays. » Dom Grenier cite également « Simon
d'Autie et Baudoin des Autieux »; nous croyons
pouvoir, sans trop de témérité, supposer que quelques
de ces poètes et de leurs confrères de la rue de
V Arbre- Amoureux écrivirent aussi pour leur ville
quelque pièce qui vit le jour sur le théâtre, devant
un public ami.
« On trouve à Abbeville, à la fin du xiv^ siècle
des jeux littéraires, désignés sous le nom de
Puy d'Amour y Puy des Ballades^ Puy de la Concep-
tion. Le puy de la conception chantait les louanges
de la Vierge; les puys d'amour et des ballades
traitaient des sujets profanes et galants. La fête
du puy d'amour qui avait ordinairement lieu dans
les villes voisines le jour de saint Valentin, se
-célébrait à Abbeville à la Pentecôte et le jour de
l'An. Des pièces de vers étaient lues et jugées
179
publiquement. Dans ces joutes poétiques , le
vainqueur recevait une couronne, et prenait le titre
de prince ou de roi. La ville aidait de ses deniers
les princes à soutenir les grands frais de leur
charge; car ils donnaient deux fois par an un
dîner splendide aux sujets de leur royaume, et le
sénéchal de Po'nthieu , le bailli d'Abbeville , le
mayeur, tous les notables tenaient à honneur
d'assister à ce dîner. Il est fait mention^ pour la
dernière fois, en 1401, du puy d'amour; mais le
puy de la conception de la Vierge, qui avait sa
chapelle à Saint-Vulfran, s'est conservé jusqu'en
1764. A Abbeville, comme à Amiens, le prince du
puy faisait exposer dans la Collégiale un tableau
de piété portant pour légende le refrain de la pièce
de vers qui avait été couronnée. Ce refrain conte-
nait ordinairement une allusion, ou plutôt un jeu
de mots sur le nom du donateur. En 1594, c'est
Antoine Duval qui remporte le prix et qui donne
le tableau, et il prend pour refrain de son palinod,
pour légende du tableau qui sans doute représentait
la Vierge :
Du Val heureux épouse, fille et mère, etc.
« Philippe de l'Estoile n'était pas moins ingé-
nieux; il avait trouvé pour refrain:
Le corps très pur de r Estelle prend vie, etc.
« Selon la mode et le goût du temps on fit tour
à tour des ballades, des sonnets et même des
odes, et au xviii' siècle encore, on voit figurer
parmi les rimeurs, des conseillers, juges-conseils,
180
magistrats municipaux , chanoines et mousque-
taires (1). »
Enfin, à Amiens, nous rencontrons la puissante
société Notre-Dame-du-Puv. Ici encore il nous faut
céder la parole, et cette fois à M. de Beauvillé (2).
« N'oublions pas les statuts et les poésies de
Notre-Dame-du-Puv d'Amiens. Le manuscrit dont
je donne simplement un extrait forme un volume
in-4°, papier, de cent-vingt-deux feuillets, relié en
cuir de Russie, doré sur tranches et d'une belle
conservation. Il a été écrit en 1472 par Jean de
Bery, maître de la Confrérie du Puy ; plusieurs
lettres initiales sont accompagnées de figures gri-
maçantes ; ce volume contient toutes les pièces
composées en 1471 et 1472.
« Le nombre des personnes qui prenaient part aux
tournois poétiques ouverts en l'honneur de la Vierge
était considérable; à la fête de la Purification de
l'année 1472, douze concurrents entrèrent en lice...
« Mon manuscrit a appartenu au père Daire dont
il porte la signature ; il le vendit en 1790 à Mercier
de Saint-Léger qui y ajouta une note de sa main;
en 1803 il faisait partie de la bibliothèque de Méon,
et à sa mort il fut vendu 77 francs. Les manuscrits
ont bien augmenté de valeur depuis cette époque (3).
(1) Charles Louandre, op. cit.
(2) Documents sur la Picardie^ t. 1«^, introduction, p. XV.
(3) M. de Beauvillé n'indique pas le dernier propriétaire,
avant lui, de ce manuscrit. C'est le célèbre bibliophile Soleinne
qui avait réuni une remarquable collection sur le théâtre.
Les statuts de la Confrérie de Notre-Dame du Puv furent
adjugés à sa vente (1843) pour la somme minime de 133 francs
(numéro 676 du Catalogue.)
181
Indépendamment de celui-ci, le P. Daire possédait
d'autres manuscrits sur la Confrérie du Puv; voici
ce qu'il écrivait, le 26 mai 178G, à l'abbé de Saint-
Léger : « ... Mon intention de me défaire des ma-
nuscrits n'a point variée. J'ai abandonné l'Histoire
littéraire d'Amiens pour 7 livres, le public en paie 10.
Les pièces de la Confrérie du Puy pour 9' 10*...»
Quelles sont les pièces cédées à si bas prix^^ Rien
n'a pu m'éclairer à ce sujet. Le P. Daire possédait-il
mon manuscrit quand il publia l'Histoire littéraire
d'Amiens ? Les citations qu'il fait dans cet ouvrage
permettent d'en douter.
« J'ai communiqué, il y a plusieurs années, des
fragments de ce recueil ; je crois rendre de nouveau
service aux personnes qui étudient cette période de
notre littérature en publiant intégralement, et d'après
le plus ancien manuscrit connu, quelques poésies et
le règlement d'une confrérie qui jouit longtemps de
la faveur publique (1). Jean de Bery, l'auteur de ce
recueil, n'était ni un clerc, ni un écrivain de profes-
sion^ mais un noble seigneur, circonstanee qui donne
encore plus de valeur à son travail, car au xv'^ siècle
la noblesse aimait mieux férir un coup d'épée que
tenir la plume. Dans l'église d'Esserteaux on voit,
contre le mur du bas-côté droit, en entrant, une
magnifique pierre sépulcre représentant, en creux,
le maître de la Confrérie du Puv et sa femme. Des
colonnes élancées, recouvertes d'arabesques et ayant
(1) Le manuscrit que possède M. de Beauvillé est plus
ancien et aussi plus complet que celui de la Bibliothèque natio-
nale.
12
182
des têtes de mort à la base, encadrent les person-
nages ; quatre génies soutiennent les dais historiés
qui s'élèvent au-dessus de leurs têtes. Jean de Bery
est vêtu d'une tunique fourrée qui lui descend
jusqu'aux genoux, il est chaussé de souliers arrondis
et noués au-dessus du cou-de-pied; une large épée
à poignée droite, placée en travers, est attachée à
sa ceinture. La tête, couverte de cheveux longs et
roulés, repose sur un coussin. Jeanne de Rubempré,
sa femme, porte la robe du temps, bordée de four-
rure, elle a un collier, et un chapelet à la ceinture,
de même que son mari, elle a les mains jointes, et la
tête, qui est couverte d'un bonnet, s'appuie aussi sur
un coussin.
« Sur trois côtés de la pierre on lit cette inscrip-
tion en caractères gothiques et en abrégé : « Ci
gisent les corps de nobles personnes Jehan de
Beri seigneur de Esserteaux et de Hineville lequel
trespassa le jour S (1) |) Firmin le martyr en
septembre l'an MVCXXII. Et auprès de luy ma }\
demoiselle Jeune de Reubinpre sa femme laquelle
trépassa l'an XV^- Priez Dieu pour eulx. »
La confrérie de Notre -Dame-du-Puy méritait
d'attirer l'attention des travailleurs; aussi a-t-elle
inspiré M. Breuil qui a donné aux Antiquaires de
Picardie (2) une étude sur la Confiserie Notre-
Danie-du-Puy cV Amiens, et 'M. le D'" Rigollot dont
l'ouvrage posthume : Les Œuvres dWrt de la Con-
(1) Les traits de séparation indiquent comment l'inscription
est disposée sur la pierre.
(2) Mémoires de la Société de Picardie, 2« série, t. III. 1854.
frérre Notre-Dame-du-Puy fut terminé et publié par
M. Brcuil (1).
Il y aurait en refondant et complétant ces deux
ouvrages, et en y ajoutant les matériaux si précieux
recueillis par M. de Beauvillé et autres érudits de
notre province un livre bien curieux à publier.
Nous ne pouvons entreprendre, ici surtout, cet
ouvrage puisque la Confrérie ne nous appartient
que par les représentations qu'elle donnait ; nous
nous bornerons à esquisser rapidement les points
principaux de son existence.
La Confrérie fut fondée en 1388 par les rhêtori-
ciens d'Amiens. Ses fêtes coïncidaient avec des fêtes
de l'Eglise et ces jours là des rondeaux, ballades,
etc., étaient composés par les poètes qui concou-
raient entre eux ; il en était de môme pour les
Brandons, le Bouhourdy et la Violette (premier
dimanche de Carême).
Dès avant 1451, les maîtres de la Confrérie expo-
saient leurs tableaux dans la Cathédrale; vers la fin
du xv^ siècle, ils obtinrent la chapelle dite du rouge
pilier pour y célébrer les messes ordinaires. Voici,
d'après un concordat passé avec l'Evêque d'Amiens,
en 1500, la liste des maîtres à cette époque :
Noble et vénérable personne, Adrien de Hénen-
court, doyen de l'église de Notre-Dame d'Amiens.
Anthoine de Coquerel, procureur et chancelier au
siège du baillage d'Amiens.
(1) Voir aussi : Discours sur la Confrérie N.-D. du Puy, par
le Dr Rigollot, aux Antiquaires de Picardie. (Séance publique
1853).
184
Jehan de Bery, escuier, seigneur d'Esserteaux,
doven desdits confrères.
Robert Faverel, bourgeois.
Jehan Marchant, prêtre.
Jehan Obry, sergent à masche (sic).
Jehan Bertin, escuyer, grenetier d'Amiens.
Mncent Lecas, marchand.
Jehan Matissart, marchand.
Jehan du Gard, hcencié ès-loix, élu d'Amiens.
Jacques Lenglet, greffier de la ville.
Jehan de Saisseval, écuyer, sieur de Pissy.
Estienne Levasseur, marchand.
Pierre Coustellier, marchand.
AP Robert de Cambryn, écolàtre, chanoine de la
Cathédrale.
Jehan Dardie, procureur et conseiller à Amiens.
Simon de Conty et Jehan Fremiez Pinguerel, cha-
noines de la Cathédrale.
Robert de Fontaine, licencié ês-loix, sieur de Mons-
trelet et conseiller du Roi.
On remarque entre les dix-neuf personnages que
nous venons de citer une grande différence de situa-
tions ; c'est que dans cette société toutes les classes
de la ville étaient confondues. « Pour v décerner la
première place, on avait égard moins au rang et à la
fortune qu'au savoir et à la piété; la bourgeoisie,
même à ses degrés les plus humbles, offrait ces
qualités solides qui la recommandaient à l'estime
de tous, et l'honneur de la maîtrise venait aussi bien
chercher l'artisan que le riche seigneur ou l'ancien
mayeur de la cité. Pour faire saisir, à Tépoque qui
nous occupe, un contraste piquant entre les conditions
185
sociales des divers maîtres, il nous suffira do faire
remarquer que Jehan de Bery, seigneur d'Esser-
taux, l'un de ceux mentionnés dans le Concordat,
avait eu pour prédécesseur immédiat le pâtissier
Jehan le Barbier (1). »
Le pâtissier pouvait être un excellent poète;
j'imagine aussi que son intervention n'était pas
inutile dans les repas que s'offraient les confrères
cinq à six fois l'an. « Le banquet principal était
celui que le maître de l'année précédente donnait
le jour de la Chandeleur. Suivant l'expression
consacrée, le prince dépossédé rendait alors sa
fête^ et c'était bien réellement une fête pour les
confrères ; car, à l'issue d'un bon repas, on leur
offrait le spectacle de l'époque, la représentation
d'un mystère ou d'une moralité. A la fin du
XV® siècle, Pierre de Buyon et Jehan Destrèes
charmaient la Ville et la Confrérie par leurs
compositions dramatiques. En voyant jouer le
Paradis terrestre et le Bon tenips^ en entendant
le joli rondel de la Violette, nos pères goûtaient
un moment de calme au milieu des troubles
politicjues, et se consolaient un peu des malheurs
qu'attirait sur Amiens la lutte de Louis XI contre
le Bourguignon. Au xvf siècle, les représentations
de mystères sont encore en pleine vigueur. Maître
Jehan Ponce Pièce, estudiant en rhétorique fran-
çoise, rendant sa fête en 1557, fait jouer V Histoire
du Mariage de Marie et de Joseph (2). »
(1) A. Breuil, op. cit.
(2) Id., id.
186
A ces repas, à ces fêtes assistait tout ce
qu'Amiens avait de considérable.
La Confrérie du Puy vécut paisiblement pendant
de longs siècles ; chaque année apportait à son
trésor, qui formerait aujourd'hui un merveilleux
musée, quelque nouveau chef-d'œuvre. Pouvait-il
en être autrement quand le goût des arts était si
universellement répandu, quand parmi les maîtres
nous vovons un Nicolas Blasset !
La Confrérie avait toujours fait preuve d'un
zèle fervent pour la religion catholique, cela ne
Tempêcha pas de recevoir un coup terrible des
jésuites dont les représentations éclipsèrent bientôt
les soirées du Puy. Celui-ci agonisa longtemps et
finit par disparaître (1), pour se transformer et re-
naître dans le Cabinet des Lettres, d'abord, VAca-
déinie cZ'.4/7i/e/zs ensuite et peut-être , de nos jours,
en ce qui touche les fêtes intellectuelles, dans la
Conférence litiércdre et scientifique de Picardie qui
organise des conférences et donne des représenta-
tions où même a figuré avec honneur l'œuvre d'un
de ses membres.
Remontons de quelques siècles en arrière et
étudions les Statuts de la Confrérie Nostre-Dame du
Puy d'Amiens :
« S'ensievent tous les reffrains des tableaux dont
il poeut estre memore, et tous les noms des mais-
tres de la feste du Puy de Nostre-Dame ordonnée
(1) Vers 1694, en tous eas dès les premières années du
xvii» siècle.
187
par les réthoriciens de la ville d'Amiens, pareille-
ment les ordonnances de ce qu'il appartient à faire
à chascun maistre durant sa maistrise, et aussy tous
les fatras, rondeaulx et balades qui ont estes faiz
durant la maistrise de moy Jehan de Bery, qui fus
maistre, par ou de Jehan le Barbier, pasticier, le
jour de la Candelière, l'an mil IlIP LXXI, avec
les jeux ordinaires et extraordinare si servans à la
dicte maistrise.
« Rénovations des ordonnances jadis introduites
pour l'entretènement de la feste du Puy de Nostre-
Dame, fondée et ordonnée par les réthoriciens de la
ville d'Amiens, l'an de grâce mil 111^ IIII^x et VIII à
faire en la forme et manière cy-après escripte, faitte
et accordée à Amiens, en l'hostel claustral de mons
maistre Estene de Blaniîv, chanoine, chantre et offi-
cial de Amiens, anchien des maistres dudit Puy, par
iceluv mons maistre Estène, sire Jehan de Noex,
«/' 7 7
prestre, chapelain de la dicte esglise; Jean Mahyo-
quel, Jehan de Vaulx l'aisné, Pierre d'Aoust, Jaque
le Petit, maistre Pierre ^lantel, Pierre du Gart, Guil-
laume de Saint-Aubin, Jehan le Senescal, Accart
Doublet, Guillaume Sawale, Pierre Pertrisel, Sire
Gaudeffroy de Wailly, Jehan le Bourgeois, sire
Jehan de la ]\Iote, Jehan d'Aoust, sire Martin
Brancque, Mahieu de Corbeie, Hue Houchard et
Raoul le Maistre, le XV^ jour de février, l'an mil
IIIP et chincquante et ung, desquelles ordonnances
la teneur s'ensieut. Et premièrement, les noms de
tous les maistres du dit Puy et de tous les reffrains
des tableaux dont il poeut estre memoré. »
Suivent les noms des maistres du Puy; que le
188
P. Daire a donnés dans V Histoire littéraire d'Amiens)
nous lisons ensuite les ordonnances des maistres
du Puy de Nostre-Dame :
« Et premièrement. Le maistre baillera ou fera
baillier refrain de fatras divin le jour de la Candeleur
qu'il est fait nouveau maistre, et donra aulcun pris au
réthoricien le gaignant à l'assemblée des pains férés
en la manière accoustumée.
« Item,.-chascun maistre nouvel sera tenu, incon-
tinent que il sera reconvoié en son hostel, assambler
des maistres et réthoriciens expers en réthorique,
par le conseil d'aulcuns des anchiens maistres, en
lieu secret et convenable, pour examiner les chans
royaulx lesquelz lui auront esté présentez au disner,
affin de donner le lendemain, à la messe, la cou-
ronne à celuy qu'il l'aura gaignié.
« Item , que icelluy maistre et successeurs
maistres est et seront tenus de faire célébrer
lendemain de le feste de la chandelière, qui aira
ou qu'ilz auront fait leur feste, une messe pour
les trespassés^ à diacre et soubz diacre, en sa
paroisse, ou au lieu où bon luy semblera, à l'heure
de l'appel de prime sonnant à la grande esglise
d'Amiens, à laquelle messe seront tous les maistres
se ilz n'ont légitime empeschement.
« Item, et pareillement tous les réthoriciens
estans à Amiens, qui aront fait et présenté chant
royal audit jour de la Chandelière, seront tenus
d'estre en la dicte messe pour en la fin d'icelle
voir recepvoir par celluy qui aura fait le meilleur
chant royal la couronne d'argent, lequel ainsy
189
gaignant sera par les maistres et assistans recon-
voyé en son hostel notablement.
« Item, ledit jour au disner pour faire rebont,
le maistre qui ara fait la feste et le nouvel fait
donront au disner chascun un pot de vin de
commencement, à leur volonté, aux maistrez, qui
se assembleront où bon leur semblera.
« Item, que icelluy qui est présentement maistre
dudit Puy, et successivement ceux qui le seront
aprez luy, fera et feront faire dire et célébrer,
chascun des cinq jours de Nostre-Dame qui sont
en l'an, les messes de l'office des jours solennel-
lement à diacre, soubz diacre et cœuristez, en
l'esglise de laquelle le maistre de l'année sera
paroissien, ou ailleurs où bon luy semblera.
a Item, baillera ou fera bailler ledit maistre
présent, et ceulx qui le seront aprez luy, reffrain
à la loenge de la glorieuse Vierge IMarie aux
rhéthoriciens VIII ou X jours au paravant de
chascune desdictes cincq festes, pour et par eulx
estre faites baladez à la dicte loenge et luy estre
raportées esdiz jour de Nostre Dame, après heure
des vespres, au lieu qu'il assignera ou fera
assigner à iceulx compaignons, ouquel lieu il leur
fera mettre la table à la gracieuse et courtoise
despense acoustumée où chascun paiera sa porcion
selon la quantité d'icelle; et là donra ledit maistre
ung pris tel que luy semblera à cely qui ara la
meilleure balade selon le reffrain du jour.
a Item, en sera fait pareillement chascun jour
de Toussaints, au mistère des trespassés, où on
190
donra une couronne selon le refrain à la meilleure
balade, laquelle couronne avec lesdictes baladez
sera portée à Saint Denys, au lieu accoustumé, len-
demain jour des âmes, où il fera dire ung service
pour les trespassés.
« Item, fera pareillement qu'il a esté fait de la
solempnité principale du dit Puy qui sera mis au
lieu acoustumé en l'esglise cathédrale d'Amiens le
dit jour de Noël, pour y demeurer l'année ensie-
vant, en prenant ou en emportant le tableau de
l'année précédente estant audit lieu, par demandant
congié et licence là où il appartient. Et après le
portement et raportement d'iceulx tableaux , ledi^
maistre sera tenu de faire mettre la table pour
assembler tous les rliétoriciens et faire recorder les
balades sur le refrain par ledit maistre baillié pour
la révérence du jour, et donner prix en la manière
acoustumée.
« Item, quant à la feste principale du dit Puy qui
s'est faite et fera le jour de la Nostre-Dame Chande-
leur, sans avoir regard à quelque chose qui ayt esté
faite par cy-devant en grandeur de despence ne aul-
trement, ledit maistre du Puv ne recevra au disner
solempnel acoustumé que les maistres ses prédé-
cesseurs et ceulx qu'il y aura prié, semons ou requis
de y venir, réservés notables gens d'esglise, rétho-
riciens ou aultrez de dehor?i. Lequel disner il fera
apointier à gracieuse et courtoise despence sans
excès, et durant iceluy disner fera le maistre jouer
ung jeu de mistère, et donra à chascun des assistans
ung chapel vert et ung mes dudit mistère, avec
191
une couronne d'argent que gaignera celuy qui fera le
meilleur chant roval selon le refrain dutablel.
« Item, et parmy de tous ceulx qui seront audit
disner et mistère, gens d'esglise, réthoriciens ou
aultrez, jà soit ce qu'ilz ayent fait balades ou chant
roval servant audit mistère, réservés seulement ré-
thoriciens forains qui aront fait chant royal ou
balades servant pour le jour, et illec publié à la
loenge dudit Puy et mistère, et religieux mendans,
se aulcuns en y a qui y ayent esté appelles, seront
tenus de paier et paieront leur porcion et escot
dudit disner à la discrétion du maistre et selon que
vivres seront à bon marchée l'année.
« Item, que tanstost après le trespas de l'ung des
maistres, ung service solempnel des trespassés à
dyacre, soubz-dyacre et cœuriste, sera célébré, en
l'esglise parrociale ou demouroit le maistre en sa
vie, audit appel de prime. Lequ<^l maistre, estant pour
le tamps, sera tenu de faire le prest de l'argent dudit
service ou services, se pluseurs se foient en son an,
lequel argent luy sera rendu par les maistres an-
chiens, chascun à sa portion, au diner dudit jour
de rebont. Lequel maistre sera tenu de faire sçavoir
aux aultres maistres anchiens et à aulcuns des pro-
chains parens d'iceluy maistre trespassé, le jour
que l'on fera ledit service.
« Item, se aulcuns desdis maistres a aulcun hon-
neur à faire, soit de noepces ou obsecque, les aultrez
maistres seront tenus de faire honneur au mousier,
set à ce faire sont priés deuement, sur l'amende de
VI deniers.
192
Item, seront tenus tous les maistres acompaignier
le maistre ausdictes messes, se ilz ne ont empesce-
ment légitime duquel ilz seront creus de bonne foy,
et ce à poine de douze deniers pour chascun défail-
lant et chascune fois, à convertir pour le paiement
des services des maistres trespassés dont mention
est faitte cv-dessus.
« Item, s'il advenait (que Dieu ne veulle!) que
aulcun maistre eslut de nouvel refusast faire ladicte
feste, tous les maistres précédens seroient et seront
tenus de faire et entretenir toutes les solempnités de
ladicte feste inclusivement, ainsy que dessus est
dit, à leurs propres coust et despens par égale por-
tion. Et celle année, le plus anchien maistre prési-
dera comme feroit le maistre fait de l'année, les-
quelz maistres aussy commettront ung ou pluseurs
pour vaquier à faire les choses nécessaires pour la
dicte feste, sans ce que icelluy anchien en ait la
charge.
« Item, pour ces causes iceulx maistres ne paieront
ne seront tenus de paier aulcune somme de deniers
pour la despense faicte au disner de ladicte feste au
jour de la Chandeleur.
« Item, le XXV^ jour de mars, l'an mil IIII^ LVII,
ouquel temps Jehan Framery, procureur au siège du
bailliage d'Amiens, estoit maistre du dit Puy, tous
les maistres lors vivans furrent assamblés en récréa-
tion ensamble, et illec fut ordonné et consenty que,
depuis lors en avant, ledit Jehan Framery, et aultrez
qui après luy seraient maistres, raroient et repren-
droient le propre tablel qu'ilz mettroient après qu'il
193
aroit serviy pour ostencion et esté en resglise le
temps acoustumé. Et au regard du tablel estant le
dit jour que la dicte ordonnance se fîst, et lequel
tablel avoit esté mis par tous les maistres qui la
dicte feste avaient relevée et faitte à leurs despens
à la Chandeleur précédente, en la deffaultede maistre
Jacque Jonglet, qui ne la vault accepter, il fut aussy
ordonné et consenty par lesdits maistres que au
Noël en sievant, en mettant par ledit Jehan P'ramery
son tablel, icelluy tablel mis par lesdits maistres
seroit et demeurroit commun à eulx tous, pour le
donner, vendre^ ou aultrement en faire à la volonté
d'iceuix maistres, et fust ceste ordonnance faitte et
accordée pour plusieurs causes et considérations à
ce mouvans les dits maistres.
« Item, le IIP jour de février^ lendemain de la
Chandeleur de l'an mil 1111^ LIX, Gille de Laon,
grènetier d'Amiens, nouveau maistre du dit Puy, et
les aultrez maistres assamblés ce dit jour au disner,
comme ilz ont accoustumé, ordonnerrent, pour l'en-
tretènement et honneur dé la dicte feste, que désore-
mais se paieront au disner et honneur d'icelle feste,
en aultrez personnes, monseigneur le doyen de l'es-
glise Nostre Dame d'Amiens, monseigneur l'officier
d'Amiens, et celuy en l'hostel duquel se fera ladicte
feste, et que des trois personnes dessus nommées,
ne de l'une d'icelle, ne se fera aulcune eslection pour
estre maistre et avoir la charge d'icelle feste; et
ainsy et par ceste manière a esté conclud et ordonné
par lesdits maistres comme dessus est touchié.
« Item, le IIP jour de février, qui fut le lendemain
de la Chandeleur l'an mil 1111^ LXM, Jehan Harle,
194
nouveau maistre, et les aultres maistrez assamblés
le dit jour au disner, ordonnèrent, pour le bien
et entretènement de l'amour qui est entre eulx,
que depuis lors en avant seroit par eulx, chascun
an en icelluy jour, fait un roy qui paieroit pour
sa bien venue deux pos de vin, et en le fin de
l'an, pour renouveller ledit roy, ung gasteau; et en
ensievant, ce fust Jacques le Foulon, l'ung des
maistres, roy et paia deux pos de vin.
« Item, comme dès l'an mil 111° III^^ et VIII
pluseurs vénérables et notables personnes, en ce
tempz vivans, et demourans en ceste ville d'Amiens
pour l'honneur, loenge et révérence de Dieu et de
sa glorieuse Vierge mère, eussent, à grande et
meure délibération, institué certaine feste et solemp-
nité estre faite chascun an au jour de la Chandeleur,
que on dit la feste du Puy Nostre-Dame, laquelle
feste a esté entretenue, comme encore elle est, par
les maistres du Puy qui depuis ont esté et sont à
présent, et il soit ainsy que les maistres de ladicte
feste qui sont à présent, c'est à assavoir : Simon
Pertrisel , Guv de Thalemas , Jehan le Barbier,
Jehan de Berv, Robert Faverel, sire Jehan Mar-
chant, Jehan de Latre, Jehan Obry, Martin Martin,
Frémin le Normand, Jehan Bertin, Jehan Matis-
sart, Vincent le Cat, maistre Jehan du Gard, Jacques
Lenglès, Jehan de Sesseval, Jehan Rohault, Robert
Bigant, Estène le Vasseur, et Pierre le Coustellier
à présent maistre, considérans qu'ils ne avoient
aulcunes messes qui se deissent en ladicte ville,
sy n )n ès-jour-, festes et solempnités de Nostre-
Dame, et que ce seroit chose honorable et agréable
195
à Dieu et à la vierge Marie, aussy salutaire aux
âmes desdis maistres, de avoir chascune sepmaine
de l'an, en jour de jeudi, une messe du service de
Nostre-Dame. Pour laquelle cause, les maistres
dessus nommés sont convenus ensamble , eulx
mus de bon zelle et dévotion, que ilz ont et
doibvent avoir à sollempniser et augmenter le saint
service divin à la loenge de la vierge Marie, et
d'icelle feste ont concordablement ensamble conclud
ce qui s'ensuit . C'est assavoir , que dores en
avant sera ditte, chascune sepmaine de l'an, une
messe de Nostre-Dame en jour de jœudy, comme
dessus est dit, et se dira ladicte messe en l'es-
glise de Nostre-Dame d'Amiens, à l'autel du rouge
piler; à laquelle messe, qui se dira et célébrera par
tel homme d'esglise qu'il plaira ausdis maistres
lors vivans, seront à chascune fois portées les
torses et cierges parle varlet desdits maistres. Lequel
homme d'esglise sera, à une ou deux fois l'an, paie
par ledis maistres de ladicte messe, montant à la
somme de cent s. par an, laquelle somme de cent s.
se paiera en commun par iceulx maistrez; et à ce
faire , paier, fournir et acomplir par la manière
ditte ont lesdiz maistres libéralement consentv et
accordé, sauf Jehan de Latre, l'ung desdis maistrez
qui était absent. Fait à Amiens, le IIP jour de
février, l'an mil IIIIc IIII^x et dix.
« Item, en l'an mil IIIP IIII^x et XI, maistre Robert
de Cambrin, escolatre de l'esglise Nostre-Dame
d'Amiens, lors maistre pour ceste année, tous les
maistrez meus de dévotion à la Vierge Marie, et pour
tousjours augmenter sa dicte feste, firent mettre
196
leurs tableaux en la nef de ladicte esglise de Nostre-
Dame; et illec, . au devant des dis tableaux, ung
chandelier et un cierge, pour servir au service divin.
« Item, le IX° jour de janvier an IIII^^ et XIII,
maistre Adrien de Hénencourt, prévost de ladicte
esglise, estant maistre du Puy, fust ordonné et con-
clud que lesdits cierges qui sont mis de la part
des maistres au-devant de leurs tableaux en ladicte
esglise en l'honneur de Dieu et de la Vierge Marie,
seront allumés aux premières vespres, messe et
secondes vespres de toutes festes de ciun eo. Et
quant au Noël, seront alumés à la messe de minuyt
jusquez à la fin des matines ; et à Pasques, aux pre-
mières vespres, compiles, matines, messe et secondes
vespres. Et quant aux cinq festez de Nostre-Dame,
seront alumés aux premières vesprez, matines, messe
et secondes vespres, et aussy aux services que le
maistre fera dire pour aulcuns maistres trépassés,
et le lendemain de la Chandeleur, à la messe ordi-
naire des trespassez.
« Item, fust ordonné cedit an que le tableau pré-
sent et ceulx qui après seraient mis en la dicte
esglise, demeuraient en icelle esglise pour les mettre
es lieux à la dévotion de ceux qui les airont fait
faire, lequel tableau sera raporté et mis en ladicte
esglise, en dedans, le jour de Pasques, aprez que le
maistre anchien ara levé son tableau la veille de
Noël, pour donner lieu au nouveau, comme est de
coutume.
« Item, seront tenus les dis maistres accompai-
gnier le maistre le jour de la Chandeleur, que se fait
la feste du dit Puy, depuis son hostel jusques à icelle
197 .
esglise de Nostre Dame et à la dicte messe, sous
painne et amende de XII d. t. pour cliascune fois, à
aplicquer au profit de ladicte confrairie, au cas qu'il
n'y ait excusacion légitime; et pareillement, lende-
main de ladicte feste de la Chandeleur, assister par
les dits maistres à la messe des trespassez, sus
pareille amende que dessus.
« Item, par lesdits maistres a esté ordonné que
doresenavant seront eslus deux desdis maistres,
lesquels airont charge d'entendre au service qui sera
fait en tout ledit an, recepvoir les deniers de la
confrairie et faire les mises, et rendre compte des-
dictes mises et receptes le joeudy devant la Chan-
deleur, à l'hostel du maistre^ et devant le disner,
lesdictes veues, continuer ou eslire nouveaulx offi-
ciers ou procureurs, pour eulx entremettre à la
dicte recepte, selon ce que verront estre expédient.
« Item, le XVIIP jour ;de l'an mil IIII^ IIII^x et
XIII, après le service fait par les maistres, en la nef
de l'esglise Nostre Dame d'Amiens, pour demoisielle
Jehanne de INIachy, qui fust femme de Jaque Lenglès,
à cause du légat qu'elle leur avoit fait, il fust
ordonné par lesdiz maistres présens et "advenir,
et aussy les veuves des maistres qui sont ou seront
allées de vie à trespas, lesquelles donneront ou
légateront par leur testement ou aultrement aulcune
chose à la congrégation ou confrairie des dis maistres
du Puy, airont chascune ung obit solempnel en la
dicte nef de icelle esglise de Nostre Dame, là où
seront présens et assistens lesdiz maistres et leurs
femmes, sus painne d'amende de douze deniers
chacun au profit de la dicte confrairie, ou cas que
13
198
il ne y ait excusation légitime, et tout ainsy et pa-
reillement que chascun de iceulx maistres doibt
avoir après son trespas. »
Nous connaissons maintenant l'organisation de
la Confrérie du Puy, nous avons vu rapidement
quelle avait été sa vie et quels services elle avait pu
rendre ; il nous reste à examiner la valeur des œuvres
qu'elle a produites.
Pour cela, nous allons nous attacher à ce qui aie
plus directement trait au théâtre ou, tout au moins,
aux concerts spirituels, si nous pouvons nous servir
ici de ces termes en parlant des réunions dans les-
quelles étaient dites par leurs auteurs, les poésies
suivantes :
FATRAS FAIS LE JOUR DE LA CANDELLIÊRE MIL
un*' Lxxi, AUX pains férés, le jour que je
FUS ESLU MAISTRE (1).
Maistre Jehan du Bosquiel.
Voeullons hiiy tous de une aliance.
Honorer la Vierge Marie.
Voeullons huy tous de une aliance
Prier Dieu que ayons paix en France
Adfin qu'elle soit mieux servie,
Et que se notable ordonnance,
Par vraye et bonne concordance
Demeure en charité unie.
C'est la mère du fruit de vie
Qui procure nostre aliance,
Par quoy chascun doibt sans envie,
Présemption ou mal voeullence,
Honorer la Vierge Marie.
(1) Jehan de Bery, auteur du manuscrit dont il est question
ci-dessus.
199
Vœuilons huy tous de une aliance
Honorer la Vierge Marie.
Vœuilons tous de une aliance
Servir la harpe doulce et franco
Rendant souveraine harmonie. .
C'est l'umble Marie en substance,
Rendant doulx son à la plaisance
De son filz, quant pécheur l'en prie.
Car son harmonie poésie
De rigueur estoint la puissance,
Et au pécheur rent pour mort vie,
Pourquoy bien debvons par constance
Honorer la Vierge Marie.
V^eullons huy tous de une aliance
Honorer la Vierge Marie.
Vœuilons huy tous de une aliance
Prier la divine puissance.
Quant par sa bonté infinie
A causé telle consonance
En Marie, harpe à plaisance,
Quelle a produit doulce armonie ;
C'est Crist, l'éternel fruit de vie,
Qui des humains la desplaisance
Rend en léesse convertie,
Tant que en debvons à souffisance
Honorer la Vierge Marie.
Vœuilons huy tous de une aliance
Honorer la Vierge Marie.
Vœuilons huy tous de une aliance
Essaucier la Vierge très franco
Que Jhésus à tant essaucie.
Qu'elle est par divine ordonnance
Mère de Dieu, c'est no créance.
Et Vierge sans par infinie,
Et dont tout humaine lignie
Est mise à plaine délivrance
De par la puissance prisie.
200
Se debvons donc de no puissance
Honorer la Vierge Marie.
Vœullens huy tous de une aliance
Honorer la Vierge Marie.
Vœullons huy tous de une aliance
Prendre à fratazier plaisance,
En augmentant par industrie
La ditte Vierge pure et france,
Qui est par divine ordonnance
Vierge mère à Crist fruit de vie ;
Ce cause à l'humaine lignie
De la double mort délivrance.
Pour ce no maistre nouvel prie
Que nous vœullons à son instance
Honorer la Vierge Marie.
Vœullons huy tous de une aliance
Honorer la Vierge Marie,
Vœullons huy tous de une aliance
Servir au noble roy de France
Soubz le quel sommes en baillie,
Affin que par bonne puissance,
Il mette en son obéissance
A toujours s'adverse partie.
Tant que paix nous soit impartie,
Et au règne sans variance ;
Car le bon roy, par industrie,
Scet de cœur et pensée france
Honorer la Vierge Marie.
RONDEAULX FAIS AU BOUHOURDY MIL IIIIC LXXI
Pierre de Buyon
-- Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette.
Puisque avons vin à bon pris
Pour resveillier nos espris.
201
De soif ne soions souspris
Geste saison joliette,
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette,
Du meilleur, où qu'il soit pris,
Pour resveillier nos espris,
Sans adviser à quel pris,
En chantant la chansonnette,
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette.
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette.
Nous ne serons jà repris
Pour resveillier nos espris,
De bon vin, où qu'il soit pris,
Cascun ait sa chopinette,
Pour resveillier nos espris
Bavons à le violette.
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette,
Vin friant au plus hault pris
Pour resveillier nos espris.
En ce jour de bouhourdis,
N'espargnons rien, me Gorgette,
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette.
Pour resveillier nos espris
Buvons à la violette,
De bon vin, où qu'il soit pris
Pour resveillier nos espris.
Tout ainsi que avons appris.
En disant le canchonnette.
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette.
202
Pour resveillier nos espris
Buvons a le violette,
Ensamble, drois ou assis,
Pour resveillier nos espris
Devisans joieux devis,
En jardin, sale ou chambrette,
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette.
Ponr resveillier nos espris
Buvons à le violette,
Ce bon jour du bouhourdis,
Pour resveillier nos esprits.
Boire vin par appetis,
C'est chose qui bien me hette,
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette.
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette.
Puisque à boire sommes pris
Pour resveiller nos espris.
Vins aions, blanc, rouge ou gris
S'arrouserons la gorgette,
Pour resveillier nos espris
Buvons à la vioUette.
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette,
Mangons bon pain, blanc ou bis
Pour resveillier nos espris.
Avœuc gros poissons exquis,
Et de ce vin de rosette.
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette.
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette.
Ayons vin, où qu'il soit pris,
Pour resveillier nos espris.
203
Se faisons que ayons bétris,
Meion, marguenne, noletle,
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette.
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette,
Ayons aussy bon vin pris
Pour resveillier nos espris.
Se amy nous a endormis.
Ou donrons fleur et sainette,
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette.
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette
Et soions d'amer espris
Pour resveillier nos espris.
Tant que nous ayons appris
Chéens rime qui nous hette.
Pour resveillier nos espi'is
Buvons à le violette.
Pour res veiller nos espris
Buvons à le violette,
Evoconsdame de pris
Pour resveillier nos espris.
Qui nous fera ung doulx ris
En disant la chansonnette.
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette.
Pour resveiller nos espris
Buvons à le violette.
En ce jour de bouhourdis
Pour résveillir nos espris.
Faisons pluseurs joieux dis.
Soit en chaml)re ou en salette.
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette.
204
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette,
Que en dœul ne soions soupris,
Pour resveillier nos espris,
Monstrons nous très bien apris,
En faisant chière qui hette.
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette.
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette.
Buvons tous, grans et petis,
Pour resveillier nos espris ;
Puis dirons, par bon advis.
Une chanson joliette.
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette.
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette,
Du bon vin, où qu'il soit pris,
Pour resveillier nos espris.
Se ne nous en chaut du pris,
Et fust bon vin de rosette,
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette.
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette,
Dampt moisne vestu de gris.
Pour resveillier nos espris
Qui sommes d'amour espris,
Chantons et menons goguette.
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette.
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette,
En disant fatras et dis
Pour resveillier nos espris.
205
Prest suis de chanter tondis,
Soit en chambre ou en salette,
Pour resveiUier nos espris
Buvons à le violette.
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette,
Vin de Biaune, ou Paris,
Pour resveillier nos espris,
Avoir faut amendez et ris,
Chucres une esculleette,
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette.
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette
Do ce bon vin de Paris,
Pour resveilher nos espris.
Affin que soions toudis
Avec la gente cornette,
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette.
Pour resveillier nos espris
Buvons à le violette,
Pour resveillier nos espris,
Sy n'y a bon amour cy.
Prions à Dieu qui l'y mette.
Je buveray tout cecy.
Se feray la place nette.
Pour resveillier nos espr' 3
Buvons à le violette.
BALADE FAITE AU BOUHOURDY MIL IIIP LXXI.
Un moisne, vestu de gris,
Qui attendait sa chambrière
Raportant deux gros pains bis,
Vis entrer par l'huys derrière
Et lui dit, par tel manière :
206
Va nous quérir pîntelette
Entens-tu, me baisselette,
Boire fault, où qu'il soit pris,
Du mains chascun chopinette,
Pour resveillier nos espris.
Il avoit deux poissons fris
Et une carpe bien chère,
Ung brochet, un plat de ris,
Et quant je vis la manière,
J'entray léens sans renchère
Et dis : Me doulce damette,
Va moy quérir Robinette
Het fault faire à ses amis
Et boire à la violette
Pour resveillier nos espris.
Enfin fust Tescot assis ;
Sans point y boire de bière
De solz ou despendit dix ;
Car on y fist bonne chière.
L'unne miot se panetière
Reposer sus la couchette,
L'aultre print de la boursette
Du moisne cinq solz ou six.
Et dit : Part i ara Colette
Pour resveillier nos espris,
Prenés en gré la sornette,
Il est ainsi que rescrips
Aussy vray que la cornette
Pour resveillier nos espris.
207
Nous terminerons nos citations que nous emprun-
tons à M. de Beauvillé, par une petite pièce qui
dut avoir alors un succès large et franc.
La voici, elle a pour titre :
JEU EXTRAORDINAIRE FAIT JEHAN DESTRÉES ET JOUÉ
LA NUYT DES ROYS MIL IIIl*" LXXII.
vi.-PARTOUT (commence)
Je voy, je viengz, je quiers et trache
Le bon tampz; mais pour nient je presche
Partout, criant comme une agache.
Je voy, je viengz, je quiers et trache,
Et sy n'est entreu n'en crevache
Que on l'aytveu, vechy grant destreche.
Je voy, je viengz, je quiers et trache
Le bon tampz; mais pour nient je presche.
Il n'est n'en aveine n'en vesche
En grenier, taverne ou batiche,
Jusques en un tronchon de saussiche
Que je n'aye tatté sy loche,
En Picardie comme en Escoche
Par tout jusquez dessoubz le huche
Je l'ay quéru, mais il se muche
De my, le bon tampz; qu'esse à dire?
NE-TE-BOUGE
Arrière, fourcelle saint sire,
Qui esse qui quiert le bon tampz ?
Il fault que devers luy je tire ;
Arriére, fourcelle saint sire,
Le bon tampz ne quiert que le mire,
Car il se mœurt, passé six ans.
Arrière, fourcelle saint sire,
Qui esse qui quiert le bon tampz ?
Par me foy il n'est plus des miens.
208
VA-PARTOUT
Est point le bon tampz en Amiens ?
On me le die aray je acout.
NE-TE-BOUGE
Le bon tampz.
VA-PARTOLr
Voire n'estre riens.
Est point le bon tampz en Amiens !
NE-TE-BOUGÉ
Le bon tampz.
VA-PARTOUT
Et voire.
NE-TE-BOUGE
Sa, viengz,
Comment t'appellon ?
VA-PARTOUT
Va-Partoiit.
Est point le bon tampz en Amiens ?
On me le die aray je acout.
NE-TE-BOUGE
Va-Partout, de plat et de bout,
Par me foy tant qu'est du bon tampz
11 n'est point cy, il fait ses flans
Ailleurs.
VA-PARTOUT
Je suis doncquez trompé.
Viengz sa, comment es tu nommé ?
NE-TE-BOUGE
Comment, Va-Partout? Ne-te-Bouge.
Le bon tampz est Amiens bien rouge,
Car on ne le scet par où prendre."
Et s'en y a maint, pour entendre,
209
Qui volontiers le bon lampz eussent
Su prendre, aulcunement le pussent.
Puisqu'on te nomme Va-Partout,
Tu scès bien où le bon tampz crout.
VA-PARTOUT
J'ay esté par tout ce royalme ;
Mais il ny est plus, par mon ùnif ,
J'ay esté en mainte aultre terre,
Gomme en Yllancle, en Englelerre,
En Hollande, en Octobellant,
Comme es grandz désers d'Abilanl,
Meismc jusqu'au treu Saint Patris.
NE-TE-COUGE
Le bon tampz est en foutte mis ;
Vécy une estrange besongne.
Or dy, Va-Partout, en Bourgongne
N'as-tu point le bon tampz trouvé?
VA-PARTOUT
Vorment en Bourgongne ay je esté ;
Mais il y a plus de quatre ans
Brief qu'ilz ont perdu le bon tampz.
Ce n'est de eulx que confusion ;
Ils sont plus enflés de bouUon
Que n'est ung crapaut esboulé.
Le plus grand bourgois n'est enflé
Que de bière ou de chitolet,
Et ces Flamens boivent leur le t,
Burre, ou le hambours toullie,
Dont le ventre ont plus embroullie
Qu'on n'avoist de bon moust nouvel
Plus de cent mille le tourtel
En ont et le mal Saint-Quentin
Par deffaulte de un trait de vin :
Et pourtant ne soions créans
Que en Bourgongne soit le bon tampz.
Par saint Frémin, il n'y est mie,
Ne-te-Bouge.
210
NE-TE-BOUGE
Plus le copie
N'en avons aussi, Va-Partout,
Cherchier et de plat et de bout,
Gomme foy le quiers.
VA-PARTOUT
Il n'y a maintenant sy rouge
Qui sache qui a le bon tampz.
NE-TE-BOUGE
Il y a environ chinq ans
Qu'en toute pareille manière
Fust quéru devant et derrière
Le bon tampz. Mais pour vray te dy
Que le bon vaquier de Ghauny
L'eust et le prin, ou on me tonde.
VA-PARTOUT
Gomment l'appellon?
NE-TE-BOUGE
Tout-le-monde.
Mais je ne scay de plus il l'a.
Ya-Partout, à lui on sçaira
S'il la et s'il est avec ly. #
VA-PARTOUT
Hé ! Hau ! le vaquier de Ghauny,
Tout-le-Monde !
LE VAQUIER DE GHAUNY
Qui esse là?
NE-TE-BOUGE
Avis m'est que je l'ay auy;
Hé ! Hau ! le vaquier de Ghauny !
LE VAQUISR DE GHAUNY
Qu'esse qu'on me vœult, m« vécy.
211
VA-PARTOUT
Venès sa, on vous le dira.
NE-TE-B0U6E
Hé ! Hau! le vaquier de Ghaiiny 1
Tôut-le-Monde !
LE VAQUIEn DE CHAUNY
Qui esse là?
VA-PARTOUT
Sancbieu 1 comment le monde va,
Comme il est boiteux de deux banques.
NE-TE-DOUGE
A grand peine le bon tampz a,
Sancbieu! comment le monde va?
LE VAQUIER DE CHAUNY
Oncques mais pis mon corpz ne ala,
Car à tous costez j'ay les cranques.
VA-PARTOUT
Sancbieu! comment le monde va»
Gomme est boiteux de deux banques.
NE-TE-BOUGE
Mesvenii" puist à pons ou planques
Par qui le monde va ainsy.
VA-PARTOUT
Or sa, \ê vaquier de Ghauny,
On m'a dit que depuis six ans
A vo tour eustes le bon tampz ?
Comme on me appelle Va-Partout,
Qui le quiers de plat et de bout,
Je vous prie, se vous le avès.
Que nous le ayons se vous volés ;
Car le bon tampz désirons fort.
O I 9
LE VAQUIER DE CHAUNY
Le bon tampz, hélas ! il est mort,
Et n'est mie une grand pité.
Tant que pour my, soit droit ou tort,
Le bon tampz, hélas! il est mort.
NE-TE-BOUGE
Non est, dya.
LE VAQUIER DE CHAUNY
S'il vit plus, c'est fort,
Car il m'est piechà eschappé.
Le bon tampz, hélas ! il est mort,
Et n'est mie une grand pité.
VA-PART OUT
Le bon tampz n'est point trespassé,
Non, non.
LE VAQUIER DE CHAUNY
Dont il est bien malade.
NE-TE BOUGE
Si tu l'as perdu puis l'esté,
Le bon tampz n'est point trespassé*
LE VAQUIER DE CHAUNY
Et au mains est son tampz passé
Pour my.
VA-PARTOUT
Quoy qu'il ne nous brigade.
Le bon tampz n'est point trespassé.
LE VAQUIER DE CHAUNY
Non.
NE-TE-BOUGE
Non.
LE VAQUIER DE CHAUNY
Dont il est bien malade.
Car de mv s'en fuyt tout rade
213
Naguères en pays nouvel,
Sans me laissier vaque ne vel,
Ne robe de gris ne de bleu,
Brief, j'ay laissié le laine au treu.
Nouvelle» du bon tampz ne sçay,
A vous dire trestout le neu.
Bridf, j'ay hiissié le hine au treu.
VA-PARTOUT
S'il nous a laissié puis ung peu,
Nous le rarons.
LE VAQUIBR DE CHÀUNT
Quant ?
. NE-TE-BOUGE
Sans délay.
LE VAQUIER DE CHAUNY
Brief, j'ay laissié le laine au treu,
Nouvelles du bon tampz ne sçay.
VA-PARTOUT
Ne-te-Bouge je le querray
Et l'airay ains qu'il soit deux ans.
La première Daime et le II* ensambîe
A^ous avons bon tampz (1)
S'il ne nous empire.
NE-TE-BOUGK
Qui sont ces chantans,
Nous avons bon tampz ?
La première Daime et le II* cnsamble
A ville comme aux champz,
De chanter et rire
Nous avons bon tampz,
S'il ne nous empire.
(4) En marge on lit : Tout ce qui est trachié se chante. Pour
distinguer ees passades on les a imprimés em italiqut.
14
2U
LE VAQUIER DE CMAUXY
Foy «le quoy saint Sire,
J'ay le auy dire,
Le bon tampz avons.
VA-PARTOUT
Nul plus ne soupire
Nous arons de titre
Ce que désirons.
NE-TE-BOUGE •
Or sus escoutous,
Se plus nous aurrons
Leurs amoureux chans.
LE VAQUIER DE CHAUNY
Les mos sont très bons
Oyons et sçachons
Qui sont les chantans.
La première Dairne et Je II* ensambh
Nous avons bon tampz,
S'il De nous empire.
VA-PARTOUT
Hé ! vécy pour rire,
NE-TE-BOUGE
Quérons bien à tout à tout.
LE VAQUIER DE CHAUNY
Ne-te-Bouge, Va-Partout,
C'est au tour de cy qu'on chante.
VA-PARTOUT
Delà?
NE-TE-BOTTGE
De chà?
LE VAQUIER DE CHAUNY
A ce bout
S15
VA-PARTOUT
Ne-tf-Bonge.
NE-TE-BOUGE
Va-Partoiit.
LE VAQUIER DE CHAUNY
Saint Jehan ! tout le sang me houH,
Que le bon tampz ne nous plante
VA-PARTOUT
Ne-te-Bouge.
NE-TE-BOUGE
Va-Partout
C'est autour de cy qu'on chante.
LE VAQUIER DE CHAUNY
Foy que je doy à me bellante
Les vécy les bien c.hantans.
LE PREMIÈRE DAIMt
Nous avons bon tampz,
Qu'en volés vous dire.
LE II' DAIME
Malgré mesdisans
Nous avons bon tampz.
LE PREMIÈRE DAIME
A ville et aux champz
S'il ne nous empire,
•
Nous avon» bon tampz.
Qu'en volés vous dire,
Se nous le avons en nos domainnes?
VA-PARTOUT
Vos senglentes fièvres quartainnes,
Avès vous le bon tampz du monde ?
216
LA II« DAIME
Pour quoy n'ont point le bon tampz Daimes,
Vos senglentes fièvres quartainnes ?
VA-PARTOUT
Qui vous puissent serrer les vainnes.
LA PREMIÈRE DALME
Prenés pour vous.
NE-TE-BOUGE
C'est pour vous, blonde,
Vos senglentes fièvres quartainnes. _
Avés vous le bon tampz du monde ?
LE VAQUIER DE CHÀUNY
Je requier à Dieu qu'on me tonde
Se ne le rendes temprement.
VA-PARTOUT
Le bon tampz, comment ?
Quel gouvernement !
Esse de ton fait?
LE BON TAMPZ
Suis-je maisement
Avec ce comment !
Leur déduit me plaît.
NE-TE-BOUGE
Laise telz maintiengz.
Et avec nous viengz.
Qui sommes dolans.
LE BON TAMPZ
Je n'en feray riens,
Car encore. Amiens
N'arés le bon tampz.
Le cuir m'entretient.
Conduit, maine et tient,
Qu'en volés vous dire?
21
■V
LA PREMIERE DAIME
Bon tampz nous maintient,
Nourrit et soustient,
Fait chanter et rire.
LA II« DAIME
S'il ne nous empire
Et son dos ne vire,
Nous Fentreterrons.
LE BON TAMPZ
Aies ailleurs frire.
Vous tous, remplis d'ire,
Monstres les talons.
LE VAQUIER DE CMAUNY
Foy que doy Dieu, nous vous arons.
Bon tampz, tires de no partie.
VA-PARTOUT
Ainchois que le veue en perdons
Foy que doy Dieu, nous vous arons.
NE-TE-BOUGE
Sa, maistre, nous vous emmerrons.
LE BON TAMPZ
En ce point ne me arez vous mie.
LE VAQUIER DE CHAUNY
Foy que doy Dieu, nous vous arons.
Bon tampz, tirés de no partie.
LA PREMIÈRE DAIME
Quant vous le avés se dittes pie.
VA-PARTOUT
Ayde, gens d'armes du roy.
Se arons brief du bon tampz copie.
LA II* DAIME
Quant nous le avés se dittes pie.
218
LE BON TAMPZ
Chascun ne m'a pas qui m'espie.
NE-TE-BOtC^
Ce coup, vous arons, par ma foy.
LA PREMIÈRE DAIME
Quant vous le avés se dittes pie.
LE VAQUIER DE CHAUNY
Âyde, gens d'armes du roy.
LE GENDARME
Sa, Bon Tampz, puis que je vous voy,
J'aray de vo corps piet ou elle.
VA-PARTOUT
Aly !
NE-TE BOUGE
A ly ! Je Tay pour belle ;
Car sur mes fesses queu (1) je suis.
LE GENDARME
Se le Bon Tampz atteindre puis,
A ma part j'en aray ung peu.
Nous vous arons, soit pers ou bleu ;
Aux mains aye je son chapellet.
LE VAQUIER DE CHAUNY
Ains qu'il soit jamais le St-Leu,
Nous vous arons, soit pers ou bleu.
LA PREMIÈRE DAIME
Allons le bouter en ung treu,
Qu'il ne nous soit osté tout net.
VA-PARTOUT
Nous vous arons, soit pers ou bleu.
(1) En marg;e : 11 chiet (il tombe).
219
LE GENDARME
Au mains ay-je son cliapellet.
LA 1I« DAIME
Nous Temmerrons pendant ce plet,
Pour le présent plus n'en ares.
NE-TE-BOUGE
Daimes ont bon-tanipz par exprez ;
Mais se Dieu plaît en brief Tarons.
LE GENDARME
N'ayés peur, nous vous ayderons
Sy grandement, nous gens de guerre,
Qu'arez bon tampz en ceste terre
Et nous pareille ment aussy.
LE VAQUIER DE CHAUNY
Et my, le vaquier de Chauny.
LE GENDARME
Le Dieu plait, tu y aras part
A ce bon tampz; car au regard
Du roy et ses francs capitaines,
Grés qu'ilz ont volentés haultaines
De vous ramener le bon tampz.
VA-PARTOUT
Dieu le vœulle, Petis et grans
Prenés en gré n'y ayt celuy.
C'est de la par le maistre du Puy,
Lequel pour le bon tampz trouver
A ce fait faire puis disner.
Explicit.
Les textes se pressent sous la plume; mais nous
résistons au plaisir d'en donner davantage. Ce qui
vient d'être lu permet de se faire une idée juste et
exacte de la valeur littéraire des travaux de la
220
Confrérie Notre-Dame du Puy; les quelques pein-
tures , les cadres admirables qui ont été sauvés
de la destruction et qui sont conservés aujourd'hui
dans le Musée de Picardie à Amiens, nous font
regretter amèrement la disparition d'œuvres qui
nous prouveraient qu'au goût des lettres s'était
joint , dans la plus large mesure , le goût des
Beaux- Arts parmi les membres de cette association.
Pour nous, ce que nous retenons, c'est le rôle
brillant que ceux-ci ont joué, les soirées qu'ils ont
organisées, les concerts et les représentations aux-
quelles ils ont convié leurs concitoyens et nous
souhaitons vivement qu'une société moderne, animée
des mêmes sentiments artistiques, reprenant ce que
ces anciennes traditions ont de bon et d'utile, les
rajeunisse et les fasse revivre, avec un lustre
nouveau, une longue suite d'années.
POST-FACE
ETTE longue étude touche à sa fin ;
c'est pour nous un devoir, agréable à
remplir, de remercier le lecteur qui a
eu la patience et le courage de nous
suivre à travers tant de faits et de
dates. En attendant que nous réclamions de nou-
veau sa bienveillante attention pour les trois siècles
qu'il nous reste à parcourir, résumons rapidement
ce que nous venons de voir ensemble.
De l'époque romaine qui a été le point de départ
de notre travail, nous sommes arrivés à la fin du
xvi^ siècle, au commencement du xvii^ ! Nous avons
passé successivement en revue les Mystères, les
Farces et les Moralités; nous avons écouté les mé-
nestrels dans les rues; nous avons applaudi chez
eux les confrères de Notre-Dame du Puy.
Nous avons vu naître des genres nouveaux qui
se sont succédés ou qui ont vécu côte à côte ; nous
les avons vu mourir.
En effet, tous les usages admis par le moyen-âge
disparurent peu à peu, proscris par l'Eglise. Les
mystères eux-mêmes, les représentations dans le^
9t9.
temples sacrés ayant donné lieu à trop d'abus,
furent interdits. Dom Grenier, auquel on ne saurait
trop avoir recours, nous a dit à ce sujet : « Le pape
Innocent III avait condamné les spectacles dans les
églises; le Concile de la province de Reims, assemblé
à Soissons en 1456, avait banni les jeux de théâtre
des lieux consacrés à la piété et à la modestie.
L'assemblée de 1412 des chapitres de la même pro-
vince défendit aux ecclésiastiques ce qu'elle appelle
Riso bonaSy non-seulement dans les églises durant
l'office divin, mais aussi par les villes. C'était tout
ce qui pouvait prêter à rire. Antérieurement, le
Chapitre d'Amiens avait porté son attention sur la
première partie de cet objet. Il est ordonné par un
statut du 15 janvier 1393, qu'on n'accordera plus la
permission de faire des farces dans le chœur de
la Cathédrale, mais seulement d'y faire des jeux
suivant l'ancienne coutume, comme il est marqué
dans les livres. Les chanoines de Noyon, par acte
capitulaire du 23 décembre 1538, firent défense de
représenter à l'avenir dans l'église Cathédrale le
Mystère de la Bégume, comme on avait coutume
de le faire tous les ans, parce que c'était une occa-
sion de tumulte et de scandale. Les insolences qui
avaient été commises dans la même église la veille
de Noël 1626, à la représentation du Jeu des Anges^
qui veillaient la nuit autour de la Crèche, les por-
tèrent à supprimer aussi ce spectacle en 1667. »
Cependant les mystères, quoique nés dans l'Eglise
et chassés ensuite par elle, vécurent encore assez
longtemps parmi le peuple. Ainsi que nous l'avons
à dit, nous en avons retrouvé les dernières traces?
223
affaiblies mais reconnaissables dans quelques théâ-
tres forains de nos jours. S'ils disparurent pour faire
place à des pièces nouvelles, si à leur suite
celles-ci n'obtinrent de succès que pour voir
ensuite le public les abandonner, c'est que le goût
s'épurait, c'est que l'art dramatique se perfection-
nait, c'est qu'aux mystères, aux farces et aux
moralités allait succéder la Comédie, c'est enfin
que Molière allait naître!
FIN
Table des Matières
Avertissement 5
Introduction 11
Première partie : Les Mystères 23
Les Théâtres 25
Principales représentations 40
Les Drames 57
Auteurs et Metteurs en scène. — Droits d'Auteur. 98
Les Acteurs 107
Subventions et Dépenses diverses. — Droit des
Censure-. 115
Deuxième partie : Allégories. — Farces et
Moralités. — Spectacles populaires. . . . 125
Allégories 127
Farces et Moralités 137
Basteleurs. — Jongleurs. — Sociétés burlesques. 153
Troisième partis : Jomgleurs, Trouvères et
Ménestrels 103
Trouvères et Ménestrels 105
Sociétés littéraires 177
Table des Matières 225
ACHEVÉ d'imprimer
k T>ix iMai mil huit cent quatre-vingt
Par Francis François
à Amiens.
0
KJ ^ Lecocq, Georgec
2636 HiGtoire du the'âtr
F5LZ
e
PLEASE DO NOT REMOVE
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UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY
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